Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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La petite fille regarda avec des yeux ébahis. Sa grand-mère avait sorti d’une commode ancienne une simple boîte à chaussures. Le carton semblait très vieux. Il n’était pas vraiment sale, mais il donnait l’impression que la poussière était parvenue à s’incruster dans les minuscules cavités qui formaient sa surface.
— Viens voir, ma chérie, j’ai quelque chose à te montrer. C’est ma collection.
La grand-mère avait un ton mystérieux en disant cela, comme si elle allait lui montrer son grand secret. Que pouvait bien contenir cette boîte ? La petite fille voulait savoir, mais sans espérer grand-chose. Les adultes aiment souvent des choses bien éloignées de ce que les enfants considèrent comme des trésors.
Elle ne fut pas déçue. Sous le couvercle, reposait une myriade de petits objets. Elle ne comprit pas tout de suite de quoi il s’agissait. Tant de couleurs, de formes, de matières différentes s’étalaient dans la boîte à chaussures. Mais elle finit par reconnaître l’un des objets. Rond, poli, brillant, d’une couleur ambrée, avec quatre petits trous au centre, formant un carré. C’était un bouton, comme ceux qui fermaient son manteau.
— Sais-tu ce que c’est ? demanda la grand-mère.
— Celui-là, c’est un bouton, comme ceux de mon manteau.
— Oui, tu as raison. En fait, tous ces petits objets sont des boutons.
— Ah bon ?
L’étonnement se peignit sur le petit visage. L’enfant regarda la grand-mère, incrédule.
— Mais… Un bouton, ça sert juste à fermer un vêtement. C’est rond, et c’est pas trop grand. Ce truc-là, il a une drôle de forme. Il est tout coloré. Et celui-là, avec des petites breloques !
— Oui. Avant, les boutons étaient beaucoup plus beaux qu’aujourd’hui, tu ne trouves pas ?
La petite fille continua à regarder avec étonnement le trésor de sa grand-mère, qui commença à lui raconter l’histoire de chaque bouton.
Celui-là, elle l’avait trouvé dans une malle, au grenier de ses parents, quand elle avait l’âge de sa petite-fille. C’était le premier de sa collection. Elle le prit, pour le montrer à l’enfant. Il était vert pomme, veiné de rouge, tout poli et brillant, et il n’avait pas de trou, mais un petit cercle à l’arrière, pour permettre de le coudre. Il était carré, avec des angles adoucis.
La petite fille le tourna et le retourna, l’examinant sous toutes les coutures.
— C’est pas un bouton, ça, mamie ! Y a pas les petits trous.
— Il n’y a pas de trous, mais c’est bien un bouton. Regarde. On le coud en passant le fil dans la petite queue à l’arrière. Tu l’aimes ?
— Oui. Il est joli.
La grand-mère reprit le petit trésor vert, puis en sortit d’autres, continuant à conter leur histoire.
Celui-là, en porcelaine bleue avec des arabesques dorées gravées dessus, venait de sa première robe de soirée. Les boutons fermaient le corsage en forme de plastron. La grand-mère se tut, revoyant cette robe. A l’époque, c’était la plus belle qu’elle eut jamais portée. Elle se souvenait toutes les heureuses soirées qu’elle avait connues dans cette robe.
Après, il y avait ce bouton rond, rouge, tout simple. La grand-mère expliqua qu’il venait du manteau qu’elle portait quand elle avait rencontré le grand-père. Ce jour-là, ils marchaient tous deux dans la rue. Tournant à un coin, elle ne l’avait pas vu venir, car elle tournait la tête, admirant une collection de boutons à une devanture. Lui ne regardait pas non plus devant lui : il étudiait les bordures du trottoir, car il collectionnait les photos de mobilier urbain insolite. Et cette gravure-là, dans la pierre, à ses pieds, méritait bien une photo… En se cognant l’un à l’autre, la grand-mère avait perdu son bouton. Celui qui allait devenir son mari l’avait ramassé, et avait dû courir le long de quatre pâtés de maison, avant de réussir à la rejoindre et à le lui rendre.
Puis il y avait un bouton tout petit, tout rond, à queue comme le premier, en macramé. D’un blanc immaculé. Celui-là venait d’une robe de mariée. La petite-fille le tint longtemps dans sa main, sentant toute la magie qui en émanait. La grand-mère ne la pressa pas de le rendre. Elle aussi l’avait tenu longtemps en main. Elle revit la longue robe blanche, avec cette jupe ample, si gracieuse que votre gorge se serrait rien qu’à la regarder. Et la rangée de petits boutons, semblables à ceux que tenait maintenant sa petite-fille. Une rangée qui courait de sa nuque jusqu’au bas de son dos, soulignant une silhouette virginale.
Le bouton suivant ne venait pas de l’un de ses vêtements. Il était bleu marine, ses quatre trous bordés de métal. Il avait été arraché à une marinière par un bébé joueur. En son temps, il avait été dégoulinant de bavouille, et il avait bien failli être avalé, ce jour-là. Mais ce n’était qu’un lointain souvenir, maintenant. Ce bébé-là ne mangeait plus de boutons. Et il avait fait à son tour des bébés.
La grand-mère continuait à sortir des boutons, égrenant les souvenirs d’une vie. Certains joyeux, d’autres tristes, comme ce bouton noir, tout simple, dont elle ne raconta pas l’histoire à sa petite-fille. Elle aurait pu emplir toutes les pages d’un livre, deux livres, dix livres, avec ces petites histoires. Qui mises bout à bout, constituaient sa vie. Mais elle sut s’arrêter, voyant que sa petite-fille était fatiguée, et rangea soigneusement le trésor de toute une vie dans le tiroir de la commode ancienne.
Peu à peu, le rituel s’installa. Lors des après-midi pluvieuses, après avoir joué tout son content à ses propres jeux, la petite-fille s’installait devant son goûter et réclamait l’histoire des boutons. La grand-mère allait alors chercher la boîte, et toutes deux examinaient les petits trésors, cherchant celui dont l’histoire n’avait pas encore été racontée.
La petite-fille grandit. Elle devint peu à peu une femme, et elle oublia la collection de sa grand-mère. Elle n’en débuta pas une elle-même. Comme l’avait dit sa grand-mère, l’époque où les boutons étaient des objets d’art était révolue. Mais elle allait toujours voir sa grand-mère, prendre un goûter et raconter des histoires, une fois par mois.
Comme sa grand-mère, elle vivait les étapes qui composent la vie d’une femme, et sa marche vers la maturité, et, parfois, la sagesse. Elle gardait les photos de ces étapes, ayant hérité de son grand-père un certain don pour se servir d’un appareil photo. Et quand elle se rendait chez sa grand-mère, elle ne manquait jamais d’apporter ses derniers clichés. Elle ne s’en rendait pas compte, mais elle avait elle aussi sa collection. Une collection des moments précieux de la vie. Peu importe sous quelle forme on les conserve, boutons, photos, rubans ou fleurs séchées, l’important, c’est le souvenir qui y est rattaché.
Un jour, son père lui annonça que la grand-mère devait quitter sa maison, et partir en maison de retraite. Elle perdait la mémoire, et ne pouvait plus vivre seule.
La petite-fille se rendit chez la grand-mère, après son départ. La maison était vide, vide de la présence de sa grand-mère, et en même temps remplie de son souvenir. Il fallait lutter pour ne pas penser trop fort au fait que jamais elle ne reviendrait là. Jamais elle ne se resservirait de sa bouilloire, jamais elle ne verserait l’eau chaude dans sa belle théière en céramique verte, qui semblait tout droit venue d’Alice au pays des merveilles, pour servir à sa petite-fille un goûter de biscuits maison et de thé parfumé à la fleur de cerisier.
Ce moment était vraiment difficile à vivre, mais il fallait en passer par là. La petite-fille était venue aider son père à trier les affaires que sa grand-mère avait laissées là, parce qu’elle n’avait pas pu ou pas voulu les emporter avec elle. La maison allait être vendue.
Pourquoi, à ce moment-là, est-elle montée directement dans la chambre de sa grand-mère ? Pourquoi a-t-elle ouvert en premier le tiroir de cette commode ancienne ? Elle ne savait plus sur quoi elle allait tomber. Mais elle s’est souvenue quand elle l’a vue. Toujours à la même place, avec une couche de poussière plus épaisse que dans son souvenir. La boîte à chaussures. La collection de sa grand-mère s’y étalait toujours, myriade de petits boutons colorés.
Pourquoi la grand-mère ne l’avait-elle pas emmenée avec elle ? C’était toute sa vie, dans cette petite boîte. Est-ce qu’elle avait oublié ? Etait-ce pour cela, qu’elle perdait la mémoire et qu’elle avait dû partir ? Parce qu’elle ne regardait plus, chaque jour, ses souvenirs entassés ?
Les parents de la jeune femme arrivèrent à ce moment-là, et tous trois commencèrent le travail pour lequel ils étaient venus. A la fin de la journée, la jeune femme repartit, épuisée, mais pas les mains vides.
Le lendemain, elle vint rendre visite à sa grand-mère, dans sa nouvelle maison. Elle admira avec elle son installation. Elle sourit en voyant les quelques photos que sa grand-mère avait emportées de sa maison.
Puis elles s’assirent pour prendre un goûter, comme avant. La petite-fille sortit alors la boîte à chaussures. Sa grand-mère la regarda, étonnée. Elle ne se souvenait pas, bien sûr. Elle avait oublié. Les souvenirs qui s’accrochaient encore dans sa mémoire, c’étaient ceux de ses proches, son fils, sa petite-fille. Mais pas sa vie à elle-même, en propre.
— Viens voir, mamie chérie, j’ai quelque chose à te montrer.
— Qu’est-ce que c’est ? Oh ! Des boutons !
— Oui. Avant, les boutons étaient beaucoup plus beaux qu’aujourd’hui, tu ne trouves pas ?
Et elle se mit à lui conter, l’un après l’autre, l’histoire de chacun des boutons.

 

***

Merci à Martine Cadoret dont l'un des tableaux a inspiré ce texte.

Bonne nouvelle : "la Collectionneuse" va paraître dans le magazine "Stylo voyageur", dans le numéro de septembre 2013 !!

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