Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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Du coin de l’œil, Arthur vit Clémence s’approcher de lui sous la pluie battante. Il fit semblant de s’absorber dans l’holoprojection publicitaire près de lui pour s’empêcher de courir vers elle avec un sourire béat : il ne savait pas encore quel était le degré de tolérance de la jeune fille face aux amoureux transis.

La publicité pour son cinéma de quartier se termina. Les fauteuils morpho-adaptatifs s’effacèrent pour laisser place à deux adolescents, un garçon et une fille au regard assuré qui se tenaient fièrement devant un paysage rayonnant.

« Devenez vous-même.

Ne perdez plus de temps à vous chercher.

Utilisez les trois facettes de la Réalisation Personnelle. »

Arthur réprima un soupir agacé. À quoi rimait cette publicité en pleine rue ? La plupart des passants ne pouvaient pas la voir, absorbés qu’ils étaient par les messages de leur Annonceur, l’une des « trois facettes de la Réalisation Personnelle », justement. Et les autres avaient choisi de ne pas en porter. Mais la SRP, la Société pour la Réalisation Personnelle, ne perdait jamais une occasion de rappeler à quel point ses produits étaient devenus indispensables.

Une légère tape sur son épaule le ramena à l’instant présent. Il se tourna vers Clémence avec un sourire jusqu’aux oreilles.

— Clémence, pile à l’heure !

— Comment vas-tu ? demanda-t-elle.

Quand Clémence souriait, sa joue droite s’ornait d’une minuscule fossette.

Dis-lui qu’elle est très belle. Laisse-la décider du film.

Arthur sursauta. Clémence leva un sourcil étonné.

— Ton Souffleur ?

— Oui…

Elle hocha la tête, perplexe. Elle n’en avait pas et ne pouvait pas vraiment comprendre l’effet de cette petite voix électronique, qui suggérait les répliques les plus indiquées dans la situation vécue par son porteur.

— Peu importe, dit Arthur sur un ton faussement enjoué. Tu viens ? Pas la peine de rester sous la pluie.

— On va voir quoi ?

— « Bienvenue à Gattaca ». Ils l’ont entièrement restauré pour l’adapter à l’holoprojection. Tu connais ?

Il posait la question pour la forme : ce film étrange et suranné n’avait pas beaucoup de succès. C’était même étonnant qu’il soit encore diffusé. Le gérant du cinéma n’allait plus tarder à le déprogrammer.

Arthur pénétra dans le hall avec Clémence à sa suite et se dirigea vers l’automate de distribution des billets. Il évita avec soin de croiser le regard du préposé à l’accueil : ses iris étaient ornés de carreaux rouges et verts. En voilà un qui avait choisi un Annonceur très voyant. C’était souvent le cas, pour ces postes sans grande valeur ajoutée, pensa Arthur, cynique. Mais au moins celui-là avait un travail.

Ils entrèrent dans une salle de projection entièrement vide. Clémence ôta son manteau taché de pluie et le plaça sur le dossier du siège devant elle. Elle passa les doigts dans ses cheveux châtain clair, éclairés de quelques mèches blondes. Arthur remarqua que l’humidité les faisait frisotter. Il se retint de la dévisager, comme à chaque fois qu’il se trouvait près d’elle. Son visage hexagonal, mélange de lignes fermes et de douceur, l’émouvait toujours autant, tout comme sa silhouette gracieuse. Au point d’avoir éveillé son Souffleur lors de leur première conversation, ce qui ne s’était jamais produit auparavant.

Arthur s’assit gauchement. Il n’avait pas le format des spectateurs habituels, avec ses jambes trop longues, son dos trop grand et sa tête dépassant de quelques quinze centimètres de l’appui-tête. Clémence rit en le voyant se tourner dans tous les sens pour chercher une position confortable. Quant à elle, le siège semblait s’être ajusté à la moindre de ses formes menues et harmonieuses.

— Ne bouge pas tant, dit-elle. Le fauteuil doit s’adapter à ta morphologie. C’est pour ça qu’on appelle ça un siège morpho-adaptatif ! Tu n’as pas vu leur pub ? Elle est holoprojetée à l’extérieur du cinéma, j’ai dû la regarder une dizaine de fois ! Tous ceux qui attendent à l’entrée y ont droit je crois !

— Oui je connais le concept. Mais ça ne marche jamais avec moi, je me demande pourquoi.

— Bon, j’éteins mon Annonceur.

Arthur acquiesça. Trop tôt pour avouer que lui n’en portait pas. Il devait patienter jusqu’à la fin de la séance.

Quand elle lui avait dit aimer le cinéma, il avait tout de suite pensé à ce film, comme un moyen d’amener la conversation sur le sujet qui lui tenait à cœur. En plus d’être un chef-d’œuvre du Septième Art, « Bienvenue à Gattaca » lui rappelait ce qu’il vivait au quotidien, à ceci près qu’il n’était pas un gagnant comme Vincent, le héros : lui, Arthur, ne savait pas ce qu’il voulait dans la vie.

Arthur se remémora la première fois qu’il avait vu « Bienvenue à Gattaca ». Il était accompagné de Fred, un de ses amis, et ça ne s’était pas très bien passé. Fred lui avait d’abord demandé quelle était la catégorie de « Bienvenue à Gattaca ». Était-ce un film de superhéros ? D’horreur ? Pour adolescents ? Romantique ?

— Il n’est pas vraiment catégorisable.

C’était tout juste si Fred ne l’avait pas planté là. Il avait eu un mal fou à tenir jusqu’au bout, puis il s’était répandu en commentaires désobligeants au démarrage du générique. L’ancienne génération ne savait vraiment pas faire de bons films ! Mieux valait regarder ça que d’être aveugle, et encore ! Ce n’était pas pour rien que les codes cinématographiques avaient évolué : pour réussir un film, il fallait bien le définir dès le départ. Si le réalisateur commençait par une comédie pour terminer sur une guerre, le spectateur restait insatisfait, à juste titre. La catégorisation, rappela Fred avec force, c’était un engagement du cinéaste envers son public. Ce dernier avait payé pour voir un certain film et pas un autre !

Arthur avait hoché la tête d’un air vague car, comme à l’accoutumée, il ne parvenait pas à mettre des mots sur ce qu’il ressentait. Il avait eu besoin de plusieurs jours pour admettre qu’il aimait, vraiment. Certes, « Bienvenue à Gattaca » ne rentrait pas dans une case connue, mais il faisait réfléchir, avec son univers d’apparence idéale en réalité empreint de noirceur. Arthur appréciait que le côté lisse des héros se lézarde au fil de l’histoire. Il s’était pris au jeu de l’identification avec Vincent, le personnage principal, s’imaginant, le temps du film, avoir trouvé une place dans ce monde. Une place qui ne serait pas la sienne mais qu’il serait prêt à tout pour conserver. Ce soir, alors qu’il regardait les aventures de Vincent pour la seconde fois, il ressentait une émotion encore plus forte.

Arthur attendait avec crainte la réaction de Clémence à la fin de la séance. Après tout, Fred ne l’avait jamais rappelé depuis « Bienvenue à Gattaca » : sorti du cinéma, il s’était éloigné d’un pas rageur tout en renseignant le Sondeur sur le dos de sa main gauche et n’avait plus donné de nouvelles.

Le Sondeur : la troisième « facette » de la Réalisation Personnelle, avec l’Annonceur et le Souffleur. Aucun n’était obligatoire. De rares personnes refusaient d’en faire usage, en particulier le Souffleur, qui s’implantait directement dans le cerveau au prix d’une dangereuse intervention. Les parents d’Arthur avaient décidé d’en doter leur fils alors qu’il n’avait que quelques mois. C’étaient de fermes partisans de la Réalisation Personnelle. Quelle ironie, quand on voyait le résultat sur leur propre progéniture ! À vous faire douter des maximes de la SRP.

Cet organisme privé avait décroché le contrat du siècle avec la République : son système se voulait une panacée contre tous les maux de la société, chômage, dépression, insécurité. Il suffisait de payer l’impôt minimum, pour obtenir le remboursement de toute acquisition de matériel de Réalisation Personnelle par le ministère de l’Amélioration Sociétale. Le Serveur Central s’occupait ensuite de trouver votre place dans l’existence. Partant de là, tout s’enchaînait : travail, argent, logement, famille. La Réalisation Personnelle ne volait pas son nom. Le monde de « Bienvenue à Gattaca » n’en promettait pas autant avec sa sélection par l’ADN.

Pour se Réaliser, il fallait tout d’abord se faire greffer un Sondeur, une sorte de petite tablette digitale, sur le dos de la main. Une fois implantée, on ne distinguait plus que l’écran tactile à travers la peau rétroéclairée. Puis on l’alimentait : à chaque consommation, culturelle, gastronomique ou autre, on remplissait une fiche de renseignements. Cette dernière était analysée par le Serveur Central de la République, acheté à la SRP, qui en avait profité pour vendre un juteux contrat de maintenance.

L’Annonceur entrait alors en piste. Intégré à des lentilles de contact à réalité augmentée, il proposait des biens en rapport avec les goûts et les moyens de chacun : si vous avez aimé tel film, il y a des chances que vous appréciiez celui-là ; pourquoi ne pas tenter la glace à la rose, puisque vous adorez celle à la pistache ?

Arthur n’était jamais parvenu à se reconnaître dans les suggestions de l’Annonceur. Ses parents pensaient que c’était dû à son indécision : il ne savait pas ce qu’il voulait, comment le Serveur Central aurait-il pu le décider pour lui ?

Le Serveur conservait tout en mémoire et bâtissait au fur et à mesure un profil de son porteur. L’Annonceur en indiquait la progression. À 100 %, la catégorisation était terminée et la personne avait accès à la liste des métiers les plus adaptés pour elle, ainsi qu’aux formations permettant de les exercer. La plupart des gens atteignaient les 100 % entre 18 et 20 ans, parfois plus tôt.

Arthur avait 22 ans et depuis quelques mois il avait abandonné. Il ne portait plus d’Annonceur et il avait arraché son Sondeur au prix d’atroces souffrances – sa main avait mis des semaines à guérir. Le Souffleur n’avait jamais marché, jusqu’à la rencontre avec Clémence.

Pendant tout le film, Arthur lança de fréquents coups d’œil vers sa voisine pour tenter de deviner ce qu’elle en pensait, mais son profil ne dévoilait rien. Ni appréciation ni dégoût. Elle affichait un air candide, légèrement interrogateur, le même qu’à l’accoutumée. Au moins, elle ne détestait pas. Vue à la lumière de l’holoprojection, elle semblait encore plus belle, d’une certaine manière, avec les ombres soulignant les contours de son visage : nez droit, longs cils, bouche petite mais charnue. Pourtant, il manquait quelque chose, quand on ne l’apercevait que de profil : un pétillement dans ses yeux bleus qui la rendait proprement irrésistible.

Passe ton bras autour de son épaule.

Le Souffleur refaisait des siennes, mais Arthur ne l’écouterait pas.

Prends-lui la main et caresse le dos de cette main avec ton pouce.

Présenté comme ça, bien sûr… Mais non, Arthur ne se laisserait pas dicter sa conduite par un appareil qu’on lui avait imposé.

Le film s’acheva et Clémence, contrairement à Fred quelques semaines plus tôt, ne s’enfuit pas en courant. Bon signe. Il allait pouvoir lui parler, lui expliquer sa situation.

Ils sortirent en silence, il pleuvait toujours. Arthur se balança d’avant en arrière sur ses pieds chaussés de tennis inconfortables – il était entre deux tailles et n’arrivait jamais à trouver une paire réellement adaptée. Celles-ci étaient trop longues et trop étroites : son pied glissait à chaque pas, tout en étant comprimé sur les côtés. Une véritable torture, mais c’était encore le modèle qui lui convenait le mieux.

— Eh bien, c’était super. Merci et bonne soirée.

Il tourna les talons et commença à s’éloigner, maudissant sa lâcheté, incapable pourtant d’accomplir la tâche qu’il s’était fixée.

— Attends !

Arthur se retourna d’un bloc, à la fois soulagé de pouvoir prolonger le temps passé avec elle et honteux d’être aussi pathétique.

— Oui ?

— On pourrait boire un verre, regarde, il y a un bar au coin de la rue. Tu n’as pas envie de parler du film ?

— Si, bien sûr. Mais… Enfin, on a classe, demain matin.

— Et alors ? C’est bientôt fini pour nous. La catégorisation ne va plus tarder, n’est-ce pas ?

Arthur hocha la tête. De toute évidence, elle ignorait qu’il assistait à ces cours depuis quatre ans.

Ils s’installèrent au sec et commandèrent des boissons chaudes.

— Eh bien, qu’en as-tu pensé ?

— C’est un bon film de science-fiction, dit Clémence, songeuse.

Arthur retint un sourire. C’était l’autre réaction possible face à ce genre de film. Soit les gens détestaient parce qu’ils ne savaient pas comment le catégoriser, soit ils choisissaient la tendance dominante à leurs yeux.

— D’ailleurs je vais remplir un sondage, ajouta-t-elle en dégrafant sa mitaine protectrice, dévoilant la peau rétroéclairée du dos de sa main. Je suis sûre qu’il pourrait intéresser plus de monde. C’était vraiment un bon film. Merci de l’avoir proposé.

— Mais ce n’était pas qu’un film de science-fiction. Il y avait aussi une histoire d’amour…

— Oui je sais. Ces deux frères que tout oppose, toujours prêts à se dépasser pour battre l’autre, mais qui finissent par se pardonner mutuellement leur compétition incessante.

Arthur se demanda si elle évitait soigneusement tout ce qui aurait pu faire référence à leur propre situation.

Clémence termina de répondre au sondage et referma la mitaine. Elle prit une gorgée de thé aromatisé aux fraises des bois. Il l’imita pour se donner une contenance, faisant rouler le liquide brûlant contre son palais. Il était surpris de sa finesse. Par politesse, il avait commandé comme elle, s’attendant à une boisson indifférente à ses papilles, sinon franchement mauvaise. D’habitude, rien ne lui plaisait vraiment. Et là, pour une fois… Clémence commençait à influencer ses goûts.

— Tu n’aimes pas ? s’inquiéta-t-elle.

— Si, c’est très bon. Je ne connaissais pas.

— Tu es bien le premier garçon à apprécier ce thé !

La fossette se dessina à nouveau. Clémence relança la discussion sur le film, revivant les meilleurs passages, s’extasiant sur tous ces petits détails en apparence insignifiants, mais qui vous restent en mémoire longtemps après la fin. Arthur n’écoutait plus vraiment, perdu dans la contemplation de ses doigts délicats traçant l’empreinte humide de sa tasse sur la table en bois.

Il savait que ce moment ne pouvait pas s’éterniser. Après tout, il avait choisi « Bienvenue à Gattaca » pour la préparer à l’aveu de sa propre faiblesse. Il s’imagina, l’espace d’un instant, comme Vincent donnant à Irène un cheveu en gage de sa différence. Lui, Arthur, donnerait à Clémence son Annonceur, qu’il avait pris dans sa poche ce soir-là. Il lui expliquerait qu’il ne le portait plus depuis des mois et pourquoi. Elle serait touchée par cette confidence, la plus intime qu’il puisse lui faire. Alors il lui révèlerait qu’il était amoureux d’elle depuis longtemps.

Il ne le fit pas. Pour une fois, il trouvait une personne qui appréciait les mêmes choses que lui. Son Souffleur n’était pas intervenu, lui envoyant seulement de petites ondes approbatrices. Arthur ne pouvait pas gâcher l’atmosphère délicieuse, l’impression d’une connivence poussée entre Clémence et lui. Il parlerait une autre fois.

Il quitta le bar à pas lents, revivant cette soirée, essayant de ne pas penser à ce qui l’attendait chez lui : des parents en rage de voir leur unique rejeton incapable d’être catégorisé malgré la Réalisation Personnelle.

Au début, quand il était encore jeune, ils aimaient imaginer ses possibles choix de carrière : grand scientifique travaillant dans le département R&D de SRP. Ou artiste renommé, recommandé à tout le monde par les Annonceurs. Avec le temps, la catégorisation n’arrivant pas, leurs espérances avaient baissé d’un cran. Un enseignant. Ou un docteur. Après tout, s’occuper des autres n’était pas un métier dégradant. Mais le profil d’Arthur restait bloqué à 33 %. Vint un jour où un simple poste de préposé à l’accueil dans un cinéma leur eût paru suffisant.

Maintenant, Arthur redoutait même de les croiser, quand il partait le matin pour le lycée, ou quand il rentrait après les cours. Sa mère en particulier semblait parfois résolue à couper son Annonceur pour avoir une explication avec lui. Son père, quant à lui, se désintéressait de ce fils sans avenir. En réalité, il était trop furieux pour lui dire quoi que ce soit.

Arthur devinait qu’ils envisageaient de le faire examiner pour découvrir ce qui n’allait pas. Qu’auraient-ils pensé, s’ils avaient su qu’il ne regardait plus son Annonceur et qu’il ne renseignait plus son Sondeur ? Et il ne leur avait jamais avoué que son Souffleur ne fonctionnait pas.

Au début, Arthur avait cru que le Souffleur considérait qu’il pouvait se débrouiller seul. Puis il réalisa que l’appareil aurait pu le sortir de nombreuses situations embarrassantes. Mais le Souffleur d’Arthur ne lui parlait jamais. Arthur le reconnaissait, ses parents avaient sûrement vu juste : le dysfonctionnement de son Souffleur devait être lié à son indécision chronique. Arthur hésitait à chaque geste, chaque événement, imaginant prudemment toutes les possibilités et se laissant noyer sous elles. Quand une chose avait trop d’importance, il était écrasé par l’idée de l’irréversibilité de sa décision.

Jusqu’à ce jour où Clémence lui avait parlé pour la première fois.

Elle venait juste d’intégrer la Terminale. 17 ans, bientôt catégorisée.

Arthur passait près de son groupe d’amies, dans les couloirs du bahut, quand elle lui avait demandé :

— Et toi, tu seras à la fête, ce soir ?

Il avait cru un instant qu’elle s’adressait à quelqu’un d’autre. En général, il était invisible, surtout pour ceux qui partageaient sa classe. Mais elle l’avait vu.

Accepte.

Il avait poussé un cri de frayeur, avant de comprendre que son Souffleur venait de se réveiller.

L’une des amies de Clémence l’avait regardé de travers – ou était-ce une fausse impression, due à son Annonceur qui avait un motif d’yeux de chat ?

— T’es chtarbé ou quoi ?

Clémence, elle, avait semblé inquiète pour lui.

— Quelque chose ne va pas ?

— Non… C’est… mon Souffleur.

Un intérêt intrigué se dessina sur son visage.

— Tu as un Souffleur ?

— Tout le monde en porte, Clem, avait rétorqué la copine aux yeux de chat. Sauf toi, bien sûr.

Arthur était incapable de déterminer si elle avait réellement un air blasé en disant cela, ou si elle était simplement en train de noter la dernière tendance sur son Annonceur.

— Alors, tu viendras ? reprit Clémence. La soirée a lieu chez Tugdual. Tu sais où il habite ?

— Euh… Oui je connais. Mais tu crois vraiment que je peux venir ? Il ne m’a rien demandé, lui !

— Classique, dit la copine aux yeux de chat. Clem s’imagine toujours qu’elle peut inviter qui elle veut aux soirées des autres. Et le pire, c’est que ça marche ! Personne lui refuse jamais rien.

Clémence lui lança un regard agacé puis se tourna à nouveau vers Arthur.

— Ne t’inquiète pas, je m’arrangerai avec lui. Allez, viens, tous ceux de la promo y seront !

— Je dois vérifier si je n’ai rien de prévu…

Il était venu, bien sûr. Ventre à terre. Persuadé d’être déçu : Clémence l’avait convié par politesse, elle ne s’occuperait sûrement pas de lui.

Elle l’avait aperçu et lui avait proposé de se joindre à son groupe d’amis. Un jeu de Pictionnary sur tablettes était en cours. Il fit équipe avec Clémence et une autre fille, une brune dont il avait oublié le nom. Elle n’avait pas des yeux de chat, mais des iris ornés d’un motif nuageux, bleu-gris. Pour une fois, l’effet était plutôt réussi. Toutefois, rien n’égalait la couleur naturelle des yeux de Clémence, visible à travers son Annonceur translucide.

La soirée se termina tard, sur une victoire de l’équipe de Clémence. Arthur savourait encore l’instant où elle avait deviné ce qu’il avait voulu représenter – un cygne noir, faisant gagner leur trio. La brune cherchait désespérément, la tête penchée sur le côté comme si elle espérait que la réponse tombe de son Souffleur. Clémence avait trouvé et l’évidence avait frappé Arthur d’un coup : il était amoureux. S’il ne s’était pas contenu, il l’aurait embrassée à ce moment-là, devant tout ce monde, sans gêne.

Son Souffleur lui murmurait d’attendre. Il la raccompagnerait chez elle et alors…

Mais il était parti seul.

Bien que l’éveil de l’appareil implanté dans son cerveau soit surprenant, Arthur n’était pas prêt à le laisser contrôler ses actes. Il ignorait la raison de ce refus. Après tout, le Souffleur ne lui faisait des suggestions que pour l’aider à atteindre son but, il n’y avait aucune mauvaise intention derrière. Il n’y avait même aucune intention tout court.

Dans ce cas, pourquoi ne pas l’écouter ? Parce qu’il avait peur de ne pas être lui-même. Tant pis s’il ne parvenait pas à plaire à Clémence. Au moins, il ne passerait pas son temps à se demander si elle l’aimait, lui, ou les bons mots de son Souffleur.

Arthur voulait tout dire à Clémence. L’absence de catégorisation. L’abandon de la Réalisation Personnelle. Il ignorait où cet aveu le mènerait, mais il fallait que ça sorte. Pour la première fois, il se découvrait des affinités avec une autre personne, il se sentait presque… à sa place. Il devait le lui expliquer et la remercier, avant qu’elle soit catégorisée et s’en aille vivre sa vie parfaitement normalisée.

— Arthur !

Il s’arrêta net et regarda en arrière, surpris et enchanté de la voir courir vers lui sous cette pluie qui n’en finissait pas.

— Clémence ?

— Arthur !

Emportée par son élan, elle lui sauta au cou et il l’enlaça sans y penser.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Il perçut les trépidations de son cœur près du sien, alors qu’elle tentait de reprendre son souffle.

— Ça… y est ! Je… viens… d’être… catégorisée !

Arthur eut l’impression que tout autour de lui s’effondrait : les immeubles, les panneaux de signalisation, les lampadaires, la rue elle-même, toute la réalité s’enfuyait, le laissant seul.

Il savait que cela devait se produire tôt ou tard et il avait cru bêtement que ce serait tard. Ils auraient dû avoir du temps, beaucoup plus de temps. Le temps d’apprendre à se connaître, le temps de partager d’autres thés à la fraise. Qui sait, peut-être aimait-elle le thé au caramel, peut-être devrait-il lui en proposer la fois suivante ?

Il n’y aurait pas de fois suivante. Arthur se maudit d’avoir trop attendu.

— Comment ça ? demanda-t-il pour se donner une contenance et prolonger un peu ce qui devait être leur dernière conversation.

— Je pense que c’est ton film !

Enfer et damnation se dit Arthur. En plus, c’est à cause de moi !

— En partant, continuait Clémence, j’ai voulu rallumer mon Annonceur et j’ai vu le pourcentage de définition du profil augmenter. En moins d’une minute, il avait passé les 100 %. Puis j’ai reçu un mail avec ma catégorisation !

Reprenant son souffle, elle s’écarta un peu, sans enlever ses mains de sa nuque. Arthur, lui, baissa les bras, les laissant pendre bêtement le long de son corps trop maigre, trop grand. Inclassable.

Dis que c’est merveilleux. Félicite-la.

Il ne sursauta même pas aux mots du Souffleur. Il n’y prêtait plus attention. Le moment était venu.

— Clémence… Quel âge tu me donnes ?

Arrête. Ne fais pas ça.

Pour une fois, son Souffleur ne l’encourageait pas. Peu étonnant, vu ce qu’il s’apprêtait à faire.

— 22 ans, répondit Clémence sans sourciller.

— Oh !

Arthur était estomaqué. Comment… ?

— Tu croyais que je n’étais pas au courant ? Tu es une figure connue au bahut.

— Je pensais…

— Tu n’es pas invisible, tu sais ! On s’est tous rendu compte, en grandissant, que tu restais encore et toujours dans la même classe.

Arthur cligna des yeux, stupéfait. Le plus surprenant était cette façon qu’elle avait de décrire sa situation, sans dégoût ni pitié.

Laisse les choses où elles en sont. Tourne-toi et pars.

— Mais… Pourquoi es-tu là ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je suis un paria. Mes parents vont probablement me renier !

— Et alors ?

— Je… je ne te suis pas.

Clémence se haussa sur la pointe des pieds et planta un baiser sur ses lèvres. Arthur les effleura d’une main hésitante, n’osant trop y croire. Mais avec l’envie qu’elle recommence.

— Papa et Maman ont toujours insisté pour que je ne voie pas ma vie uniquement à travers le prisme de la Réalisation Personnelle, expliqua Clémence. C’est pour ça que je ne porte pas de Souffleur. Ils disent qu’il faut savoir faire ses propres choix et accepter de se tromper. Avant de te rencontrer, je ne comprenais pas.

— Et maintenant tu comprends ? demanda Arthur, abasourdi.

Finalement, le monde n’allait peut-être pas s’effondrer.

Clémence rit, comme on rit parfois sans raison, seulement pour laisser éclater sa joie.

— Tu es inclassable, aucune machine ne t’influence. Je veux vivre comme ça.

— Pourquoi avoir renseigné ton Sondeur sur ce film, dans ce cas ?

Elle haussa les épaules.

— J’avais envie que d’autres gens le voient. Pour qu’ils réalisent que la vie ne peut pas rentrer dans de petites cases. Comme dans « Bienvenue à Gattaca », rien n’est jamais simple, identifiable. On ne peut pas résumer une personne à son ADN et il en est de même de ses préférences. Tu vaux beaucoup plus que cela.

Arthur n’osait croire ce qu’il lisait dans les yeux de Clémence. Cela paraissait trop irréel. Dans un instant, la réalité le frapperait à nouveau de plein fouet et il se retrouverait tout seul sous la pluie. Il essaya d’anticiper ce dur moment en la raisonnant.

— Tu vas être catégorisée, tu auras une existence merveilleuse, belle et intelligente comme tu l’es. Le monde entier sera à tes pieds.

Clémence rit.

— Je ne veux pas du monde entier, bête et classé. Je ne veux pas vivre à Gattaca. Je veux vivre avec toi.

— Mais…

— Tu dis que tu es un indécis. Moi j’ai peur des certitudes. Allez, viens, trouvons-nous un vol pour le pays des kiwis.

— Des kiwis ?

— La Nouvelle-Zélande, idiot ! J’ai toujours eu envie de me rendre dans un endroit sans SRP. Pas toi ?

— Oh que si ! Mais comment va-t-on payer le billet ?

— Peu importe ! On parviendra toujours à trouver une solution, du moment que c’est ce qu’on veut réellement ! Arrête de tout prévoir comme ça, contente-toi de vivre le moment !

Arthur sourit. Présenté de cette manière, c’était si simple. Mais après tout, pourquoi ne pas essayer ?

— D’accord.

Clémence le prit par la main et l’entraîna vers il ne savait quelle destination. Il connaissait encore l’indécision face à son avenir, mais il avait la délicieuse sensation que, enfin, une personne qu’il aimait s’en moquait.

Clémence pila net et se tourna vivement vers lui. Arthur vit une expression intense sur son visage et se demanda ce qu’elle allait bien pouvoir lui dire cette fois.

— Promets-moi juste une chose.

— Laquelle ?

— N’écoute jamais ton Souffleur.

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