Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

  • Contes de Anaïs La Porte
  • Nouvelles de Anaïs La Porte
  • Romans de Anaïs La Porte
  • Contes de Anaïs La Porte
  • Nouvelles de Anaïs La Porte
  • Romans de Anaïs La Porte
  • Anaïs La Porte écrivain
  • Contes Nouvelles et Romans de Anaïs La Porte

Developed by jtemplate

HISTOIRE D’UN BAOBAB

Il existe, sur la Grande Île, à l’est de l’Afrique, un petit village paisible. Il y fait bon vivre, car chacun y trouve sa place. Chacun a sa tâche à accomplir, et tous peuvent ainsi vivre en harmonie. Ou c’est ce qu’on pourrait croire. Mais l’Homme a du mal, parfois, à tenir les promesses que laissent espérer sa situation.
Au centre du village, pousse Noro, le baobab. Il est là depuis très longtemps, si longtemps que le plus ancien villageois, Aina le guérisseur, ne se souvient pas de l’avoir vu planter. Les enfants du village rient quand il leur raconte des histoires des fêtes données autour du baobab. Aina ne sait pas seulement soigner les blessures du corps, il sait aussi donner vie au moindre récit. Mais maintenant, il se fait vieux, et seuls les petits enfants écoutent encore ce qu’il a à dire.
Noro est comme tous les baobabs. Quand on le regarde de loin, on a l’impression de voir un arbre planté à l’envers, avec ses racines étendues vers le ciel. Trouve-t-il la substance pour le nourrir dans l’air malgache ? Quoi qu’il en soit, il suffit de s’approcher un peu pour distinguer ses petites feuilles vert tendre, ses fruits généreux, pendus au bout des branches tortueuses. Et son tronc biscornu est indispensable à toute partie de cache-cache.
Pendant que Aina raconte des histoires sur Noro à tous les petits enfants, la vie continue. Les adultes se désintéressent de ces contes, car ils doivent trouver de quoi nourrir leur famille, et ce genre de tracas peut parfois occuper tout votre esprit.
Tenez, par exemple, prenez Tsiry. Un jeune parti de rien, dernier fils d’un pauvre paysan. Un jour, il a eu l’idée de presser les fruits du baobab. Il en a fait goûter le jus à sa famille, qui l’a trouvé délicieux. Alors sa mère a décrété que ce serait le breuvage des jours de fête.
Mais Tsiry, voyant le succès de sa trouvaille, a décidé de ne pas s’arrêter en si bon chemin. C’est un garçon adroit de ses mains. Il s’est fabriqué une grande presse, a récolté patiemment les fruits de Noro le baobab. Et puis il les a pressés. Il a trouvé le moyen de conserver ce jus dans une grande jarre, et il est parti au marché du gros village voisin. Toute la journée, il a vendu de son jus délicieux. Et il a utilisé l’argent gagné pour acheter des bouteilles de verre, pour transporter plus facilement le jus de baobab.
Petit à petit, les gens ont su qu’il vendait ce nectar. Ce qui n’était au départ qu’un petit stand où marchands et acheteurs se désaltéraient, perdu au milieu de la vannerie, des nappes brodées et du papier incrusté de fleurs séchées, est devenu le rendez-vous incontournable du marché.
Désormais, Tsiry va à la ville, trois fois par semaine. Il a un petit chariot où mettre ses caisses de bouteilles de verre remplies de son jus délicieux. Toute sa famille est à pied d’œuvre, du matin au soir, pour fabriquer de quoi les faire vivre. Ils ont même trouvé des baobabs dans la forêt environnant le village, pour continuer leur récolte – Noro a été victime du succès de ses fruits ! Mais Tsiry recommande bien à ses frères et à ses fils de toujours ajouter un fruit ou deux de Noro dans la presse : c’est ce qui donne au jus sa saveur incontestable. Aucun autre baobab ne fournit des fruits aussi délicatement parfumés. Tsiry le sait bien car des gens des villages voisins ont déjà essayé de le copier et de vendre eux aussi du jus de baobab, mais sans obtenir un tel engouement.
Aina soupire, quand il voit l’activité qui règne de ce côté du village. Nombre de fois, il a demandé à Tsiry de lui donner les graines de ses fruits pressés. Elles servent à la fabrication d’un contrepoison. Tsiry les donnait volontiers, mais depuis qu’il a entendu dire qu’elles sont excellentes grillées, avec un verre de jus de baobab, il n’en garde presque plus à Aina. Et le vieux guérisseur est bien trop humble pour réclamer. Après tout, Tsiry est en droit de jouir des fruits de son travail – c’est le cas de le dire ! Et quand Tsiry lui dit :
— Désolé, Aina, je n’ai plus de graines, elles ont tellement de succès au marché !
Aina répond toujours avec douceur :
— Ce n’est pas grave, Tsiry, je suis heureux qu’elles plaisent. J’irai cueillir quelques fruits la semaine prochaine, quand mes vieilles jambes seront remises de cette marche dans la forêt, que j’ai faite hier.
Seulement, Aina ne va jamais chercher les fruits et les graines de Noro. Il est trop vieux, maintenant, pour grimper. Et il n’ose jamais demander aux jeunes hommes de le faire pour lui.
Pendant qu’Aina discute avec Tsiry de la meilleure façon d’épicer les graines grillées, le repas du soir se prépare dans la case voisine. Mahiratra et Mangaly, les deux sœurs, épluchent, émincent, grillent, rissolent, parfument et goûtent, tout en se racontant les dernières aventures de leurs enfants farceurs. Mangaly chante parfois de sa belle voix pure les chants des ancêtres, et Mahiratra veille du coin de l’œil sur les bêtises que fait le petit dernier. Elle arrête soudain de piler les épices dans son mortier, et appelle sa fille d’un ton sévère.
— Fara ! Que fais-tu ? Bébé est en train d’essayer de manger des haricots secs ! Crois-tu qu’il va apprécier de s’étouffer ?
— Pardon, maman, dit Fara en descendant de la branche de Noro où elle s’était perchée avec un roman d’aventure.
— As-tu fini tes devoirs ?
— Oui, maman.
— Bien. Alors, avant de te mettre dans ton coin à lire et rêvasser, va donc avec Bébé me chercher des feuilles de baobab.
— Oui maman ! La sauce est tellement bonne quand tu en mets dedans !
— Ramènes-en aussi pour ta tante, ajoute Mahiratra avec un petit sourire de satisfaction.
On a beau faire la cuisine depuis des années, on aime toujours à entendre dire que ce qu’on sert est bon.
Fara attrape le bébé et repart en direction de Noro le baobab. Elle soulève son frère pour qu’il cueille les feuilles qui se trouvent le plus près du sol. Au bout de quelques minutes, la récolte est suffisante pour assurer un très bon repas du soir aux deux familles.
Aina, voyant Fara près du baobab, s’approche et lui demande si elle va remonter dans l’arbre.
— Je ne sais pas, sage Aina, maman veut peut-être que je l’aide pour autre chose.
— Oh, alors tant pis, cela ne fait rien.
— Pourquoi, sage Aina ? As-tu besoin de quelque chose dans le baobab ?
— Eh bien…
— Dis ce qu’il te faut, sage Aina, dit Mahiratra, qui a tout entendu. Fara se fera une joie de te l’apporter.
Alors Aina demande que Fara lui cueille un fruit du baobab. Fara lui tend le bébé, pour qu’il le garde le temps qu’elle aille dans l’arbre, et en deux temps trois mouvements, a rapporté le fruit demandé. Aina sourit. Ceux qui n’ont pas d’aussi grandes préoccupations que Tsiry ont encore le temps de s’entraider dans ce village.
Hélas, la sécheresse de cette année est très cruelle. Rabe a un beau troupeau de vaches, dans le pré voisin. Mais sans pluie, point de fourrage. Alors un jour, il vient voir Fidy, le chef du village. Fidy est en grande discussion avec Aina, et ils se demandent tous deux si ce beau temps trop sec va encore se maintenir.
— Justement, chef, intervient Rabe. Je viens te demander la permission, pour mes fils, d’utiliser les feuilles du baobab pour nourrir mes bêtes. Cet arbre est à tout le monde, mais je sais que je vais priver les familles de ces feuilles qui parfument si bien les ragoûts. Seulement, si la pluie continue à bouder nos terres, je ne sais ce qu’il adviendra de mes troupeaux !
Fidy le regarde d’un air songeur, puis accorde sa permission. Mangaly, qui revenait du puits avec une outre pleine d’eau, a tout entendu. Elle s’interpose, sa langue trop vive déjà en action.
— Ah çà, chef, pourquoi devrait-on accorder des feuilles de Noro à ces bêtes ! Ce parfum si subtil, le gâcher dans l’estomac de ruminants ! Et nous, pauvres humains, en serons-nous réduits à brouter de l’herbe pour oublier la saveur de ces bonnes feuilles ?
— Allons, allons, Mangaly, tu vois bien que si Rabe perd ses bêtes, tu devras faire tes ragoûts avec des légumes et rien d’autre ! Laisse-lui donc ces feuilles, le temps que durera la sécheresse.
Ayant tranché, Fidy s’en retourne vers Aina, et ils reprennent leur discussion. Rabe, lui, va chercher ses fils pour les mettre au travail illico. Mangaly se rend chez sa sœur pour tout lui raconter.
— Que faire, Mahiratra ?
— Que veux-tu faire, Mangaly ? Le chef a tranché. Il a raison, nous pouvons bien nous passer de feuilles quelques temps.
Mais Mangaly est mécontente. Quand son mari et ses fils rentrent des champs, ils aiment être accueillis par la bonne odeur de ragoût mijotant dans la case.
Fara a tout entendu, et elle emmène Bébé avec elle, curieuse de voir les fils de Rabe en action. Ils sont déjà tout en haut de l’arbre, et commencent à émonder les petites branches si semblables à des racines.
Fara tremble un peu, en voyant Sampa, le plus jeune fils de Rabe, le plus léger aussi, se hisser aux branches les plus fines, qui bougent à peine à son passage. S’il allait tomber ! Une chute aussi haute vous tuerait un homme sur le coup ! Alors un jeune garçon…
Sampa continue de son pas sûr, cherchant à atteindre les feuilles les plus tendres. Fidy, qui observe lui aussi ses mouvements, fronce le sourcil.
— Rabe est un peu inconscient, dit-il à Aina, de demander à son plus jeune fils de risquer ainsi sa vie. Il faudra que j’aie une petite discussion avec lui. La vie d’un troupeau ne vaut pas celle d’un enfant.
Heureusement, bientôt, Rabe rappelle ses fils, satisfait de leur récolte.
Trois fois encore, Rabe est venu déplumer Noro. Trois fois, Mangaly a tonné sur son passage, mécontente de se passer de ces succulentes feuilles. La quatrième fois, Mangaly n’est plus la seule à se plaindre. Tsiry s’est dirigé vers la case de Fidy.
— Chef Fidy, ce n’est plus possible ! Cet émondage que pratique Rabe, je sais que tu l’as autorisé. Mais vois l’état de Noro ! Ce pauvre arbre dépérit, privé de ses feuilles. Sans elles, il ne peut profiter du soleil et continuer à grandir. Et surtout, malmené de la sorte, il ne fait plus de fruits !
— Des fruits, des fruits ! Il y a d’autres baobabs dans le secteur ! marmonne Rabe qui se tient non loin et surveille l’émondage.
— Aucun ne donne des fruits aussi savoureux que Noro ! Tu le sais bien. Et toi-même, qu’est-ce qui t’empêche d’aller émonder les baobabs de la forêt ?
— Les feuilles de Noro sont de meilleure qualité !
— Dis plutôt que tu ne veux pas te fatiguer à aller chercher du fourrage plus loin que le village !
— Allons, allons, dit Fidy, essayant d’arrêter la dispute. Mes amis, vous n’allez pas vous disputer au sujet d’un simple baobab ! Les arbres sont à tout le monde, il faut apprendre à partager !
Mais la dispute ne peut plus être arrêtée. À force, la fureur de Rabe et de Tsiry est telle qu’ils en oublient même que sans Noro, ils ne peuvent survivre. C’est Rabe qui se détourne le premier, disant sur un ton rageur :
— Puisqu’il en est ainsi, aucun d’entre nous ne profitera de ce baobab !
Et il fonce vers sa case pour chercher sa hache. Voyant cela, Tsiry se tourne vers la sienne, et revient également armé. Tous deux se placent au pied de Noro, et lèvent l’outil de métal tranchant. Aina, qui faisait une petite sieste au pied de l’arbre, s’éveille en sursaut et les regarde avec stupeur.
— Mais qu’est-ce qui vous prend donc ?
Fidy s’approche.
— Vous avez chacun le droit de profiter de ce qu’offre Noro. Mais vous n’avez pas le droit de l’abattre, enfin !
— Le bois me fera une très belle table ! dit Rabe.
— L’écorce me permettra de vendre des mètres et des mètres de cordes ! dit Tsiry.
Le reste du village arrive, attiré par les cris des deux hommes. La dispute menace de devenir générale.
C’est alors que les enfants arrivent en courant, Fara en tête.
— Vite, vite ! piaillent-ils tous en chœur.
— Qu’avez-vous donc ? demande Mahiratra sur un ton apaisant.
— Les pillards ! Les pillards ! dit Fara. Ils arrivent ! Ils ont déjà tout brûlé dans le village voisin ! Vite ! Nous devons fuir !
La panique gagne les adultes à leur tour. Heureusement, Aina garde son calme.
— Cessez de courir partout, et suivez-moi !
Et sous les yeux ébahis des villageois, il s’approche du tronc torturé et noueux de Noro et se glisse à l’intérieur !
Mahiratra est la première à reprendre ses esprits. Elle empoigne le bébé, prend la main de Fara, et suit Aina. Un à un, tous les villageois viennent se cacher dans les replis du tronc de Noro.
Ils se tiennent cois pendant plusieurs heures, et entendent les pillards arriver, saccager le village puis continuer sur leur lancée.
Quand la nuit est bien tombée, et qu’on n’entend plus que le ronflement de l’incendie que les bandits ont déclenché, Fara pointe le bout de son nez hors de leur abri. Les pillards sont partis. Rassurée, elle fait signe à tout le monde de la suivre.
Tous regardent ce qui reste de leur beau village, effondrés. Aina se tourne vers eux.
— Il nous reste toujours Noro.
Mangaly, en larmes, laisse échapper un rire hystérique.
— Un arbre ! Qu’allons-nous faire d’un arbre ? Nous n’avons plus de maisons, nous n’avons plus de lits !
— Un arbre, oui. Qui nous sert depuis des années. Qui nous a enrichis. Qui nous a nourris. Qui nous soigne. Qui nous protège. Un arbre qui fait tout cela, est-ce que ce n’est vraiment qu’un arbre ?

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Scroll to top