Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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  • Anaïs La Porte écrivain
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Tous les pays ne voient pas dans le dragon une bête immonde et agressive. Plus on s’approche de l’endroit où le soleil se lève, plus il est vu de manière bienveillante. Dans les pays de l’Est du monde, voir un dragon est même un signe de chance.
Dans la contrée où se déroule cette histoire, les dragons sont sages et doux. Mais ils savent aussi faire preuve de justice et d’équité.

Dong Bok était un simple potier. Il vivait dans un petit village où il mettait en forme, sur un tour, de la terre glaise, qu’il mettait ensuite au four. Il en ressortait des petites merveilles en céramique. On appréciait beaucoup ses œuvres dans le village, car elles étaient à la fois belles et pratiques.
Dong Bok aimait aussi bien les tourner que les décorer. A l’aide de son pinceau et de simple peinture, il les parait d’arabesques qui les habillaient mieux que les plus beaux émaux. Pour son ménage, il préparait la vaisselle la plus sobre, réservant les beaux décors aux clients.
Pourtant, un jour, il a voulu se faire plaisir, et a fait un bol blanc. Il l’a ensuite décoré d’un dragon. On aurait dit que l’immense bête bienveillante s’était promenée sur fond de ciel blanc, et que son image s’était réfléchie dans la céramique, sous forme d’arabesques mordorées. Dong Bok dit à sa femme qu’elle lui servirait son thé dedans, chaque jour. Le bol au dragon commença à être bien connu dans le village : tout le monde avait pu, à un moment ou à un autre, voir Dong Bok siroter le breuvage ambré dans son bol au dragon.
Dong Bok n’était pas riche. L’argent ne l’intéressait pas. Il était simplement un bon artisan. Aussi, quand il lui semblait avoir gagné suffisamment d’argent, il cessait de tourner de la poterie sur son tour, et passait la journée avec ses enfants.
Une fois, un riche marchand de la ville est arrivé à la tombée de la nuit, dans le village. L’orage menaçait, et il cherchait un endroit où attendre la venue du jour et du beau temps. Il passa devant le grand sinmok, l’arbre aux branches ornées de feuilles de papier, qui semblait garder le village, et arriva devant la maison de Dong Bok, jetant des regards alentour, pour se repérer dans les petites rues bordées de maisons en torchis. Dong Bok, qui se tenait sur le pas de la porte, lui dit sur un ton enjoué :
— Bonsoir, étranger ! Que cherches-tu dans ce village ?
— Bonsoir à toi, villageois. Rien de plus qu’un gîte pour la nuit. L’orage gronde, et effraye mon cheval.
— Qu’à cela ne tienne, viens donc chez moi ! Il y a ici bien assez de place pour ton cheval et toi !
— Tu es bien généreux, mais je préfèrerais ne pas déranger ta famille. Je vais me rendre de ce pas à l’auberge !
— Alors tu vas devoir continuer ta route pendant de nombreux ris ! La première auberge se trouve bien à deux heures de marche de ma maison.
— Que faire ?
— Par le sinmok, viens donc chez moi ! Mes enfants ne mordent plus, bien qu’ils aient enfin toutes leurs dents !
Le marchand hésita longuement, puis se décida à entrer. L’atmosphère accueillante et la netteté méticuleuse de la pièce commune le rassurèrent tout de suite. Il s’était inquiété du niveau de vie de son hôte, qu’il pensait, avec raison, bien inférieur au sien. Mais il constata que pauvreté ne rime pas forcément avec saleté.
Il profita d’une soirée joyeuse, riant des facéties des bambins, racontant la ville et ses merveilles à un auditoire captivé, et goûtant une cuisine toute simple qui reposait son palais fatigué par les plats en sauce des auberges qu’il avait croisées sur sa route.
A la fin de la soirée, la femme de Dong Bok lui proposa une tasse de thé. Dong Bok protesta sur un ton sec.
— Allons, ma chère femme ! Ne lui sers pas son thé dans une vaisselle aussi indigne d’un homme si important ! Sers son thé dans le bol au dragon !
— Mais Dong Bok ! C’est ton bol…
— Il ne sera pas dit que je garde pour moi mon plus précieux bol, quand un invité se trouve sous mon toit !
La jeune femme obtempéra. Le bol parut. Le marchand, ne s’était guère intéressé jusque-là à la vaisselle familiale – et pour cause ! Elle était si sobre par rapport aux aiguillières d’argent qui ornaient sa chambre, dans la ville ! Mais un bol qui provoquait une telle réaction chez son hôte ne pouvait qu’attirer son attention.
Il prit le bol que lui proposait sa gracieuse hôtesse et le tint un moment à la lueur de l’âtre. Dehors, le tonnerre sembla cesser un instant de gronder. Le marchand voyait là une céramique d’une finesse exquise, d’un tour légèrement irrégulier, juste ce qu’il fallait pour lui donner son caractère unique. L’arabesque mordorée représentant le dragon semblait caresser la paroi vernie… Le marchand, qui s’y connaissait en belles céramiques, hocha la tête. Il but ensuite le thé qu’elle contenait, et reconnut la vérité de l’adage populaire : un breuvage simple prend une saveur insoupçonnée quand il est bu dans un bol de roi.
La soirée se terminait. Les enfants étaient couchés, Dong Bok et sa femme donnaient un dernier coup de balai ou de chiffon avant de les imiter. Le marchand, toujours installé près du feu, regardait toujours le bol au dragon. Dong Bok lui avait confirmé avoir fait ce bol. Et il avait expliqué qu’il aimait bien faire ce genre de choses pour ses clients, habituellement. Pourtant, quand le marchand lui avait expliqué pouvoir vendre ses créations à la ville, Dong Bok avait secoué la tête.
— Pourquoi ferais-je cela ? Je gagne suffisamment ma vie et celles des miens. Je préfère profiter du temps qui me reste, une fois les poteries au four, pour m’occuper de mes enfants. C’est l’œuvre la plus importante dont j’aie à me soucier.
Rien ne put lui faire changer d’avis. Pourtant, la sollicitude du marchand l’émut, et il lui tendit le bol.
— Puisque ce bol vous plaît tant, je vous l’offre.
Le marchand était confondu devant cette générosité toute simple, surtout à la pensée que ce qui l’avait provoquée était mal interprété. Certes, il espérait rendre Dong Bok riche, mais il attendait de cette affaire de devenir encore plus riche lui-même. Rendu un peu penaud par cette constatation, il accepta le bol avec reconnaissance, s’émerveillant de cette bonté qui donnait sans conditions le peu de ce qu’elle possédait.
Le lendemain, à l’aube, le beau temps était revenu. Le marchand quitta ainsi la maison de Dong Bok, chargé du bol au dragon.
Il arriva en ville au bout de quelques jours, et ses affaires étaient florissantes. Revenu dans le monde des affaires, il pensait rarement au jeune potier là-bas dans son village, ce potier qui avait créé le bol au dragon.
Chaque matin, il prenait son thé dans le bol, et pendant qu’il le buvait à petites gorgées, les yeux mi-clos, il pensait à ce qu’allait apporter la journée. Et chaque matin, il souhaitait du fond du cœur que cela se passe bien : si seulement un tel choisissait d’acheter mes chevaux ! je les ai trouvés à bas prix, mais ce sont les meilleurs qu’on lui ait présentés. Et j’espère sincèrement que l’onguent que j’ai ramené du port, il y a deux jours, sera utilisé par les médecins de la ville pour les maladies de peau ! Je suis sûr qu’il va faire des miracles ! Et comme les fruits de mon étal au marché sont beaux, cette année ! Si seulement les épouses des riches notables venaient se fournir chez moi !
Et ainsi de suite. Et tout ce qu’il souhaitait se réalisait. Il n’attribuait pas sa réussite à sa chance. Il ne croyait pas vraiment à celle-ci. Lui pensait qu’il était doué en affaires, et que c’était à son talent et à son travail qu’il devait sa réussite. Ce qui n’était pas entièrement faux.
Petit à petit, il s’enrichit. Tout ce qu’il touchait semblait se changer en or, tout se déroulait conformément à ses vœux. Ses rivaux en étaient médusés. De simple marchand, il entra bientôt à la Guilde, la puissante organisation qui régulait les échanges dans le marché. Il se murmura que ces soudaines richesses avaient une origine magique. Sa servante racontait qu’il ne prenait son thé que dans un bol. Un bol blanc, tout simple, orné d’un dragon mordoré. Au pays où le dragon est signe de chance, il n’en fallut pas plus. On fut convaincu que le bol était magique. Il devait exaucer les souhaits.
Tous les audacieux malhonnêtes de la ville n’eurent plus en tête que de le dérober. Et cela, bien sûr, finit par arriver. Un jour, alors que le marchand rentrait d’une promenade, il trouva sa maison en feu, et son bol disparu. En partant précipitamment, les voleurs avaient renversé une lampe à huile sur un tapis. Ainsi, en l’espace de quelques minutes, le marchand perdit tout ce qu’il possédait. Et surtout il perdit le bol au dragon, chose précieuse entre toutes. L’on dit que de ce moment-là, toutes ses affaires sans exception périclitèrent. Il se retrouva bientôt mendiant, et dormant sous les ponts. Il commença à admettre que, malgré le talent et le travail, il suffisait parfois que la chance tourne pour que le succès vous soit ravi.

Le bol, pendant ce temps, eut une existence mouvementée, pour un si simple objet. Sa réputation le précédait. Ceux qui mettaient la main dessus connaissaient la richesse, mais cela ne durait jamais que le temps qu’ils le possédaient. A la minute où ils perdaient le bol, ils tombaient dans un état de misère bien pire que celui dont ils étaient partis.
Certains pensaient qu’un tel trésor comportait sa part de malédiction, et ne voulaient plus y toucher. Un voleur rusé eut une idée pour se débarrasser de cette malédiction. Il se rendit auprès du gouverneur et lui proposa le bol à prix d’or. Le gouverneur, séduit par l’objet et ses vertus célèbres, accepta, et rendit le voleur excessivement riche.
C’était la première fois que le bol tombait entre les mains d’une personne tellement riche que ses souhaits ne pouvaient avoir trait à la richesse. Cette fois-là, il s’agissait de vœux de pouvoir. A peine le bol acheté, le gouverneur manda ses serviteurs de lui préparer un thé, et de le servir dans le bol au dragon. Il le but ensuite posément, les yeux sur son jardin d’hiver. Il passa mentalement chaque bataille qu’il souhaitait mener, et chaque victoire qu’il lui fallait remporter, aux frontières de sa province. Puis il manda son chef d’état-major, et commença à examiner avec lui la situation de ses armées. Bientôt, il s’engagea dans des guerres aux frontières et les remporta. A chaque déplacement, le bol au dragon l’accompagnait, dans un écrin en velours vert. Le gouverneur devint bientôt presque aussi puissant que le roi. Inquiet, celui-ci envoya un espion chargé de trouver le secret de ce gouverneur si puissant.
L’espion comprit vite le pouvoir du bol au dragon. Il résolut de le subtiliser, comme tant d’autres l’avaient fait avant lui. Las ! Au moment de le prendre, il fut surpris par les gardes du gouverneur, et fit tomber le bol qui se brisa en mille morceaux. Furieux de la perte de son plus grand trésor, le gouverneur le fit exécuter, et, peu de temps après, apprenant le décès de son espion, le roi le démit de ses fonctions.
L’ancien gouverneur se retrouva seul sur la route, devant son ancien palais, avec pour seules possessions les vêtements qu’il portait, et un baluchon contenant quelques maigres affaires. Il se mit en route tristement. Plus que la perte de son poste, celle de son bol magique l’emplissait de désespoir. Il avait fini par aimer cet objet, plus qu’il n’avait pu aimer les humains qui l’entouraient. Il décida de retrouver le potier qui l’avait créé, et se mit en quête du voleur qui le lui avait vendu.
Celui-ci était sans doute le seul homme à s’être enrichi en perdant le bol au dragon, pourtant, il n’en profitait pas plus que les autres anciens possesseurs du bol. Il vivait retiré dans sa maison, veillant jalousement sur son argent, effrayé à l’idée de pouvoir le perdre un jour. Après un accueil méfiant – qui était ce pauvre homme ? en voulait-il à son or ? – il accepta de bon cœur d’indiquer à l’ancien gouverneur l’homme à qui il avait subtilisé le bol. Le gouverneur remonta ainsi de proche en proche la piste du bol au dragon. Parfois, le propriétaire précédent était mort, et il fallait alors chercher plus longuement avant de retrouver la trace du trésor brisé. Mais toujours, le gouverneur finissait par se remettre en route.

Un jour, il arriva dans la première ville où l’on avait vu le bol au dragon. Il était enchanté. Il touchait au but. Mais on lui montra les ruines de la maison du marchand. Il comprit que sa quête s’arrêtait là. En repartant, il croisa un pauvre mendiant, maigre à faire peur, qui lui demanda d’un regard implorant une piécette. L’ancien gouverneur n’avait plus grand-chose en poche, alors il proposa au mendiant de partager le pain qu’il s’était acheté au matin. Le mendiant accepta. Ils s’assirent sur le bord de la route, face aux ruines, et commencèrent leur repas.
— Savez-vous, généreux homme, que cette maison fut la mienne, il y a longtemps ?
L’ancien gouverneur dressa l’oreille. Etait-ce le délire d’un pauvre homme rendu à moitié fou par la faim, ou bien… Il le pressa de continuer. Le mendiant ne se fit pas prier, et lui conta l’histoire du bol au dragon. L’histoire complète de ses débuts jusqu’à sa perte.
L’ancien gouverneur soupira au terme de ce récit, puis se proposa pour raconter la suite de l’histoire. Sous les yeux du mendiant abasourdi, il conta les péripéties du bol, et des hommes qui l’avaient tenu entre leurs mains. Puis ils restèrent un long moment silencieux, à contempler les ruines de ce qui avait été autrefois la belle maison du marchand, et la belle carrière du gouverneur.
Au bout de quelques temps, l’ancien gouverneur se tourna vers le mendiant.
— Mais si vous savez d’où provenait ce bol, pourquoi ne pas être retourné voir son créateur, et lui avoir commandé un second exemplaire ?
— J’ai appris à mes dépends que la chance, ou plutôt la malchance existait. Je préfère ne pas en faire à nouveau l’expérience !
L’ancien gouverneur secoua la tête. Cela ne pouvait être ! Ils allaient tous deux se mettre en route, et iraient trouver ce Dong Bok, pour lui demander de leur faire, à chacun, un nouveau bol.
Le mendiant ne se laissa pas convaincre facilement, mais l’ancien gouverneur finit par avoir gain de cause. Ils se mirent donc en route pour le village de Dong Bok.
L’ancien mendiant eut du mal à le retrouver : il s’était écoulé tant d’années depuis son passage dans ce village. Avec l’ancien gouverneur, ils sillonnèrent les routes de la région pendant de nombreux jours, de nombreuses semaines, et même quelques mois.
Un soir, pourtant, alors que l’orage menaçait, ils arrivèrent en vue d’un petit village. A l’entrée, se trouvait un grand sinmok, aux branches ruisselantes de petits morceaux de papier. Le mendiant se figea. Là, c’était bien là ! Il regarda son compagnon et hocha la tête d’un air heureux. L’ancien gouverneur comprit, et accéléra le pas.
Le mendiant arriva devant la petite maison en torchis. Et comme la dernière fois, Dong Bok l’attendait, avec son air rieur et sa générosité toute simple. Il y avait bien quelques nouvelles rides, quelques cheveux argentés en plus, mais Dong Bok était resté le même à l’intérieur.
Ils passèrent une douce soirée au milieu de l’ambiance familiale, un peu moins mouvementée que la dernière fois : les enfants de Dong Bok étaient grands, maintenant.
— Alors, mon ami le marchand, dit Dong Bok à la fin du repas, veux-tu boire un bon thé et me raconter ton histoire, à présent ?
Sa femme apportait déjà sur un plateau une théière en fonte et quatre bols. Ils étaient d’un vert de jade tout simple, et avaient la même délicatesse que le bol au dragon. Le marchand acquiesça, et se mit à parler de ce qui lui était arrivé depuis leur dernière rencontre. Le gouverneur prit le relais, pour expliquer à son tour son histoire. Une grande partie de la nuit s’écoula ainsi. Pour finir, les deux hommes demandèrent à Dong Bok s’il n’avait pas fait d’autre bol au dragon.
Dong Bok les regarda d’un air amusé.
— Pourquoi l’aurais-je fait ? Je n’ai pas besoin de richesse, ainsi que je te l’ai dit, il y a des années, ami. Je possède tout ce que je pourrais souhaiter au monde, pas besoin de m’encombrer d’objets magiques !
L’ancien gouverneur et le mendiant comprirent alors pourquoi, seul parmi les possesseurs du bol au dragon, Dong Bok n’avait pas subi de revers de fortune en s’en séparant : on ne peut retirer son bonheur à un cœur simple qui se contente de ce que la vie lui offre, et ne cherche pas au loin fortune et gloire !

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