Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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200px-Courliscendre Sylvain Haye

La Lune luit dans le ciel comme dans un conte arabe. Et chaque nuit où elle se montre, ornement de la voûte céleste, Chakor, l’Oiseau d’Argent, ne ferme pas l’œil, pour ne pas perdre une miette de ce spectacle.
Les Oiseaux d’Argent forment une race méconnue, née au commencement du monde. D’aucuns disent qu’elle assistera aussi à sa fin. Ces oiseaux magnifiques, qui semblent sculptés dans le métal noble, ont des habitudes raffinées. Celle du chant, par exemple, leur parade amoureuse. Mais ce n’est pas le mâle qui chante. Une fois n’est pas coutume, c’est bien la femelle.
Je suis berger. Je dors l’été dans les montagnes, à la belle étoile. Et c’est ainsi que j’ai connu Chakor, le roi des oiseaux, par son plumage irisé, et le seul mâle de sa race à chanter.
C’était mon ami, il me tenait compagnie lors des longs soirs d’été, quand le soleil n’en finit plus de disparaître derrière la ligne d’horizon. Car la solitude en haut des montagnes est parfois terrible, même si elle est souvent la bienvenue parmi les bergers. Nous sommes ainsi faits, sinon, nous ne pourrions pas vivre de cette manière. Mais quoi qu’il en soit, quand cette solitude bien-aimée nous pèse trop, la présence d’un ami est précieuse.
Chakor arrivait à l’âge adulte, et resplendissait de tout son petit être, incarnant à la perfection ce que doit être un Oiseau d’Argent. Sa famille le pressait de prendre une épouse. Aussi, le premier jour du printemps, il a assisté au grand concert de la montagne, où prennent part, l’une après l’autre, toutes les jeunes divas des Oiseaux d’Argent. Mais la nuit s’est écoulée, sans que Chakor ne trouvât l’élue de son cœur.
Le lendemain, j’attendais mon ami avec impatience, bien qu’un peu inquiet à l’idée qu’il m’annonce avoir trouvé l’élue de son cœur – le verrais-je aussi souvent, s’il fondait un foyer ? Mais le récit de la nuit me fit voir qu’il n’en était rien. Aucun chant n’avait su ravir son cœur.
— Comment, Chakor, comment peux-tu être aussi difficile ? J’ai entendu les échos de leurs chants. Toutes les oiselles d’Argent chantent divinement.
— Je le sais, ami, je le sais. Mais aucune n’a fait battre mon cœur, tu comprends. Je crois que quand on tombe amoureux, on sent chaque plume de son être vibrer. On SAIT. Que ce que l’on a devant soi est ce que l’on cherche. Ce qu’il nous faut.
— Aucune ne t’a donc fait vibrer de cette manière ?
— Aucune.
— Aucune ne t’a plu ? Même un tout petit peu ?
— Eh bien…
— Ah ! Je le savais bien. Chakor, mon ami, tu cherches trop le petit vermisseau. Tu devrais te contenter de ce qui est sous ton bec, car c’est sans doute tout ce que tu auras, dans la vie !
— Non ! J’attends l’Oiselle qui fera battre mon cœur d’Oiseau. C’est ainsi que doit tourner le monde !
Et rien n’y fit. Je sais bien que je ne fus pas le seul à tenter de le persuader. Toute sa famille s’y mit. Mais il ne voulait entendre raison de personne. Il finit toutefois par se lasser d’être pris à partie par tous ceux qu’il rencontrait.
Autour de lui, chaque Oiseau d’Argent de son âge s’était mis en ménage avec une Oiselle. Heureusement, de cette génération, il n’en restait aucune de libre. Il ne commettait pas l’offense de laisser une oiselle célibataire. Mais l’année suivante, peut-être n’aurait-il pas cette chance…
Le printemps s’écoula tranquillement, et bientôt, les fleurs de la montagne, qui piquetaient les flancs herbeux de touches de couleur, furent remplacées par les baies multicolores qui envahissaient les buissons et peuplaient les sentiers de senteurs fruitées : l’été battait son plein.
Une nuit que Chakor ne dormait pas, et discutait doucement avec moi, la lune, la pleine lune, se leva. Dans le silence de la nuit, elle s’éleva peu à peu, éclipsant les étoiles de sa lumière argentée. Alors Chakor se tut. Après quelques minutes de silence, je réalisai qu’il vibrait de toutes ses plumes.
— Chakor ? Mon ami ?
— Oui… Je suis là. Mais en même temps, je suis si loin. Quel est ce rayonnement céleste ?
— Ça ? C’est la Lune ! Tu l’as déjà vue, pourtant !
— Je dors, habituellement, à cette heure. La seule nuit que j’aie passée éveillé, c’était la première nuit du printemps. Et cette beauté magnifique n’était pas conviée. Heureusement, car elle m’aurait distrait des chants !
— C’était la nouvelle lune alors, elle était noire. Mais maintenant, elle a crû, et elle est pleine. C’est l’astre de la nuit.
— Je sens enfin l’amour. Je sais maintenant ce que signifie de vibrer de toutes mes plumes. Mes ailes me démangent. Il me faut aller la saluer.
Et avant que je n’aie pu faire un mouvement, Chakor prit son envol. Pauvre fou ! Ne se rendait-il pas compte que l’astre était hors de sa portée ?
Hélas, trois fois hélas. Chakor passa la nuit à monter dans les airs, espérant toujours se rapprocher de sa belle illusion. Mais il ne put, bien sûr, l’atteindre. Le froid qui règne dans le haut du ciel finit par avoir raison de ses ailes. Il tomba.
Le lendemain, je le trouvai, brisé de fatigue et de douleur, mais toujours aussi amoureux. Pensez donc ! Un oiseau, amoureux de la Lune !
— Tu ne pourras jamais l’atteindre, mon cher Chakor. C’est impossible. C’est un ornement du ciel, elle habite avec les étoiles. Elle ne sera jamais tienne.
— Je ne souhaite pas qu’elle soit mienne. Une telle pensée, d’une telle beauté, est sacrilège ! Je ne veux que vivre et l’admirer. Désormais, chaque nuit, je chanterai pour elle.
Et c’est ce qu’il a fait. Depuis cette nuit-là, Chakor, l’Oiseau d’Argent, chante pour sa belle, la Lune fière. Et jamais elle ne répond. Jamais elle ne le remercie. Chaque nuit, la belle voix retentit dans la montagne. Et chaque nuit, peu à peu, elle s’éraille. Car l’Oiseau d’Argent n’est pas fait pour chanter sans cesse.
Mais peu importe la douleur. Peu importe le manque de reconnaissance devant cet amour. Peu importe, même, que les siens l’aient rejeté, comme un fou, un ingrat qui dédaigne les traditions de sa race. Chakor, enfin, a trouvé l’amour, et si vain soit-il, il est devenu le centre de sa vie.
Et moi, je l’accueille, au petit jour, rompu, la voix éteinte, et je lui fais boire un peu de rosée, et je le garde au chaud contre moi pour la journée. J’ai pitié de mon ami, mais je le comprends aussi : que ne ferait-on pas, par amour ?

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