Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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La première partie de cette histoire se trouve ici.

 

La course démarra dans une atmosphère tendue. Les trois garçons filaient droit devant Giane, qui connaissait son affaire en matière de navigation. Elle n’en rendait qu’à Brieuc en la matière, même si le nommé Pierre se défendait, lui aussi.
Quant à Johan, il ne semblait pas très à l’aise sur l’eau. Ce qui était bien dommage, car sa Puissance était décidément très utile.
Giane avait la capacité de faire et défaire les nœuds d’un simple effleurement. Brieuc aurait adoré posséder une telle Puissance. La sienne se cachait encore, à son grand désarroi.
Parmi leurs adversaires, il avait repéré deux matelots de la Rose des mers. Ces derniers l’avaient regardé avec surprise. Il enfreignait les ordres du capitaine Gaël en se trouvant là, mais il n’aurait échangé sa place pour rien au monde.
Je ferai double part de corvées à mon retour à bord, voilà tout.
Était-ce le caractère aventureux de Giane qui déteignait sur lui ? Depuis qu’il l’avait rencontrée, il se sentait de plus en plus rebelle, prêt à braver les interdits. Après tout, pour grandir, il fallait bien expérimenter. Tester ses limites, savoir jusqu’où on pouvait aller.
Ou bien je suis en train de tomber amoureux et je me raconte des histoires pour éviter d’y penser.
Le charme de Giane semblait agir aussi sur Pierre, qui la dévorait des yeux. L’agacement monta en Brieuc. Après tout, si Giane ne se trompait pas, les deux autres garçons avaient menti lors de l’inscription. Ils n’avaient pas nié, ils n’avaient pas non plus expliqué leurs raisons.
Le premier trajet de la régate commença sous les vivats de la population d’Écrin amassée sur les quais. Surpris, Brieuc remarqua de nombreux dauphins qui bondissaient autour des navires en course. Au bout d’un moment, il comprit que ce n’étaient pas les seuls habitants des mers qui suivaient la régate avec intérêt.
— Mais ce sont… des dorades arc-en-ciel !
Giane haussa les épaules.
— Et alors ?
— On n’en trouve nulle part sur les marchés de Messiane. Elles valent une fortune.
Pierre grimaça.
— Tu es poissonnier, ou quoi ? Quel barbare !
Brieuc resta ébahi. Pourquoi réagissait-il comme cela ? Giane sentit qu’il commençait à s’agacer et s’interposa d’une voix apaisante.
— Les Nilgiris sont végétariens. Par respect pour la famille royale, qui peut parler avec tous les êtres vivants.
— Y compris les dorades arc-en-ciel ?
— C’est peut-être d’ailleurs pour cela qu’on en trouve à Nilgir et pas ailleurs, précisa Johan qui n’avait pipé mot jusque-là.
La jeune fille hocha la tête.
— Est-ce qu’on peut se concentrer sur la navigation, maintenant ? On a une course à gagner !
Le petit catamaran dont disposait le quatuor était vif, bien construit, d’un maniement facile. Leur faible poids, en comparaison de certains de leurs concurrents, les avantageait.
Vite, très vite, ils s’élancèrent à l’assaut de l’île Dorée, au milieu de la passe aux Perles. Brieuc sentit le vent gonfler ses poumons de joie, au même titre que les voiles.
Nos ailes de toile nous portent bien plus vite que n’importe quelle magie.
Les étapes se succédèrent, chacun concentré sur sa tâche. De temps en temps, une pique fusait entre Pierre et Brieuc, qui s’était laissé entraîner dans une sorte de compétition inconsciente pour le regard de Giane. Celle-ci barrait sans y prêter attention, cheveux au vent, majestueuse. Elle avait relevé sa jupe pour ne pas entraver ses mouvements et accroché les larges pans à la ceinture du pantalon qu’elle portait en dessous.
Une fille comme ça, il la suivrait au bout du monde.
Après un dernier effort, ils virèrent pour la cinquième fois autour de l’île Dorée, la principale de la passe aux Perles. Sur la petite langue de terre, quelques drapeaux s’agitaient. Des gens venus de tout Nilgir, qui avaient abordé à l’aube pour être aux premières loges pendant la course.
Les quatre jeunes équipiers commençaient à bien avoir le catamaran en main, même si Brieuc était peu habitué à ce type de voilier, sans gîte. Les courants traîtres de la passe avaient retardé bien des navires, mais le catamaran s’en était tiré avec honneur, grâce à Johan.
— Je crois qu’on va gagner ! s’écria soudain Giane.
En effet, leur concurrent le plus proche faiblissait. Ou était-ce le vent qui avait décidé de gonfler en premier les voiles de leur catamaran ?
À nouveau, une sorte d’engourdissement s’empara des doigts de Brieuc. Léger, il se sentait léger, plus rapide que la brise, plus fort que le courant. Une douce euphorie avait remplacé l’admiration qu’il éprouvait pour la fille à la barre.
La mer le portait. Il ne faisait plus qu’un avec elle.
D’un cri sauvage, il chanta sa joie à l’océan. Le catamaran bondit, soulevé par les vagues.
Un autre cri répondit à Brieuc, suivi d’un « plouf » sonore.
— Novak !
Éberlué, le jeune marin se retourna. Johan - non, Novak ? - avait disparu sous les flots. Pierre se pencha sur le plat-bord, prêt à se lancer à son secours.
— Giane, il faut aller le chercher. Il ne sait pas nager !
Il était sur le point de joindre le geste à la parole, mais il fut arrêté en pleine course. Un filin s’était enroulé autour de sa jambe. Il chuta lourdement.
Un petit cotre les dépassa sous une pluie de quolibets.
Giane jura.
— L’un d’entre eux est sûrement derrière ça. J’ai l’impression que tous nos bouts sont emmêlés. Attends, je vais t’aider.
Pendant qu’elle se mettait à la tâche, Brieuc plongea. Mais avant qu’il ait rejoint celui qui prétendait s’appeler Johan, il sentit un remous autour de lui. Surpris, il but la tasse. Quand il eut retrouvé son souffle, il réalisa que le sauvetage était entre de bonnes… nageoires : deux dauphins entouraient le garçon et le ramenaient au catamaran.
Pierre les aperçut et s’écria :
— Oh ! Merci, merci mille fois, amis !
Les cétacés répondirent d’un caquètement joyeux. Brieuc secoua la tête. Comment auraient-ils pu répondre à Pierre ? L’eau de mer avalée lui donnait-elle des hallucinations ?
Puis il se souvint qu’il se trouvait à Nilgir. Est-ce que la Puissance de son coéquipier lui permettait de comprendre, non seulement toutes les langues humaines, mais aussi les langues animales ?
Giane avait donc raison, ils avaient menti sur leurs noms et sur leurs Puissances.
Quand les deux garçons furent enfin à bord, le cotre était déjà loin. La coupe leur échappait d’un cheveu.
Brieuc se tourna vers Giane, indigné.
— S’ils n’avaient pas joué avec nos bouts, on aurait pu reprendre la course et terminer au moins sur le podium ! Le règlement n’interdit pas ce genre de coup bas ?
Elle haussa les épaules.
— Ce n’est pas un coup bas, de se servir de sa Puissance. Et toi, avec ta maîtrise de la mer, ce n’était pas de la triche ?
Il prit un air innocent.
— De quoi tu parles ?
Elle sourit.
— L’océan te porte, je n’ai jamais vu une Puissance si complète. Tu étais transfiguré, tout à l’heure. Avec un tel pouvoir, tu n’as même plus besoin du vent pour avancer, dommage que tu ne puisses le conserver une fois hors de Nilgir. Pas étonnant que tu sois matelot.
Il baissa la tête, gêné.
— En fait, je ne suis qu’un mousse.
La main de la jeune fille vint se poser sur son épaule.
— Pour le moment. Moi je suis la fille d’une duchesse, censée rester à la maison et me pomponner, à attendre qu’un autre duc s’intéresse à moi et m’épouse. Tu crois que c’est mieux ?
Brieuc secoua la tête.
— Tu ne te contenteras jamais d’une vie pareille, voyons ! Toi, tu sais commander.
Les joues de Giane prirent une jolie teinte rose. Elle se tourna vers leurs deux compagnons.
— Et vous, Altesse, que tirez-vous de cette course manquée ?
Le souffle coupé par ce que Giane venait de dire, Brieuc observa les visages de Pierre et Johan. Mais non, pas Johan. L’autre l’avait appelé Novak.
Pierre grimaça.
— Vous m’avez reconnu ?
— Ce n’était pas bien sorcier. Votre Puissance ne vous rend pas seulement polyglotte. Quand vous parlez, les dauphins vous comprennent. Comment expliquer sinon qu’ils aient répondu à votre cri et sauvé votre ami tout à l’heure ?
Ce dernier grommela.
— Je suis son protecteur, en réalité.
— Et mon meilleur ami, précisa le prince. Elle a bien deviné.
Brieuc vit le protecteur s’empourprer. Giane sourit.
— Novak, c’est bien ça ?
Brieuc sentit soudain une furieuse envie de rire. Il envoya une bourrade dans les côtes du prince de Nilgir.
— Altesse, ne faites pas cette tête ! On n’a pas gagné, mais qu’est-ce qu’on s’est amusés ! Si on terminait cette traversée ?
L’autre lui lança un regard surpris, tandis que son protecteur se redressait, prêt sans doute à intervenir. Un instant, Brieuc se demanda s’il était allé trop loin. Mais le pétillement dans les yeux du futur souverain le rassura.
— Tu n’as pas le profil d’un courtisan, toi. Tu as vu, Novak ? Pour une fois qu’on ne me traite pas comme une petite chose précieuse…
Le protecteur sourit.
— On dirait que ton « Altesse » peut encore se faire des amis, même à visage découvert. Satisfait ?
Le prince tendit la main à Brieuc.
— Appelle-moi Nader.
Giane éclata d’un rire clair.

***

Dix ans plus tard

Le Vogue-Espérance dansait au bout de son amarre. La lune seule éclairait la fière silhouette. Le roi Nader l’observa un instant. Il s’imagina à son bord avec la délicate jeune fille qui, la première, l’avait accompagné en navigation.
Une douleur vive lui déchira la poitrine, mais ses yeux restèrent secs. Novak lui avait enseigné, à force de patience, à ravaler ses pleurs. Jamais il ne serait pris en défaut par ses sujets.
Même à cette heure de la nuit, quand aucun d’entre eux ne pouvait le voir.
Une ombre s’approcha.
— C’est le navire ?
Nader hocha la tête et se retourna vers Brieuc.
— Tu en es le commandant, à présent.
Son ami, le plus ancien avec Novak, l’observa avec une tendresse infinie.
— Nader… je suis désolé. Giane était… c’était une sacrée bonne femme. On l’adorait tous, elle nous aimait. Je n’arrive pas à réaliser que…
Sa voix se brisa. Nader se détourna. S’imaginer que rien de tout cela ne le concernait l’empêchait d’avoir mal. En pensée, il remonta au Palais de Nacre, dans une chambre ornée de coquillages. Une grand-mère y serrait contre son cœur une petite orpheline, avant de la laisser partir en exil.
— Prends bien soin de ma fille, dit-il simplement.
Brieuc acquiesça. Nader savait qu’il n’avait pas besoin de le lui recommander. Comme toujours, son ami veillerait sur les siens. Il se souvint de ce jour où ils s’étaient rencontrés. L’appel du large, la danse des vagues, la chute de Novak, le rire de Giane.
Giane.
Ennemie séculaire de Nilgir, Miranda paierait pour sa mort. Il s’en fit le sombre serment.
Mais pour l’heure, le plus important était de mettre la petite princesse en sécurité. Et le Vogue-Espérance serait un havre bien plus sûr que tout le royaume.
D’un mouvement vif, Nader se détourna de la rade et remonta à son Palais de Nacre. Derrière lui, la vision du catamaran et de la belle jeune fille aux jupes relevées s’évanouit pour toujours.

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