Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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Ce texte a été écrit dans le cadre des 24 heures de la nouvelle (édition 2016). Vous pouvez retrouver à cette adresse les autres textes écrits à cette occasion. La contrainte imposée cette année était la suivante :

"L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent."

Cette histoire prend place bien avant les événements de L'Œil de Tolmuk. En raison de sa longueurk je vous la présente aujourd'hui en deux parties. Bonne lecture !

***

Le capitaine Gaël demanda à tout l’équipage de se rassembler sur le pont.

— Ce soir, nous abordons à Écrin. J’attends de vous un comportement exemplaire, à terre comme à bord. Pas de débordements sous mon commandement.


Il marchait de long en large devant la rangée de matelots, les mains derrière son dos bien droit. Brieuc observait son oncle avec toute la concentration dont il était capable. Un jour, lui aussi deviendrait un capitaine respecté, autant apprendre dès maintenant les ficelles du métier. Il fallait bien commencer, même un mousse comme lui pouvait avoir de l’ambition.
— Demain auront lieu les Jeux de Nilgir. C’est une manifestation connue dans le monde entier. Les aléas de la route nous ont menés à Écrin au bon moment de l’année. Une partie de l’équipage obtiendra la permission d’y participer. Faites-nous honneur, que vous soyez inscrit ou simple festivalier. Des questions ?
Brieuc regarda autour de lui. Les visages des matelots oscillaient entre le sérieux qu’appelait le maintien de Gaël et la joie de se retrouver bientôt à terre, après une longue traversée.
Le mousse saisit son courage à deux mains.
— Capitaine… Comment seront désignés ceux qui participent aux Jeux ?
Son oncle fixa son attention sur lui et il se raidit.
Est-ce que ma vareuse est bien propre ? se demanda-t-il par réflexe.
Le coup d’œil approbateur de Gaël le rassura.
— Tout dépendra des Puissances qui se déclareront. À Écrin, les Jeux prennent la forme d’une régate. Nous allons d’ailleurs être pilotés pour l’abordage, par un trajet différent, afin de ne pas bouleverser l’organisation dans la passe aux Perles. Bien, vous pouvez vous remettre au travail.
Brieuc courut sur le pont pour répondre à l’appel des gabiers. Il y avait trop de voile, on avait besoin de lui dans la mâture.
Alors que ses doigts agiles effectuaient les tâches mille fois répétées, son esprit vagabondait. Nilgir, le royaume aux Puissances…
Depuis qu’il se trouvait à bord de la Rose des mers, il en avait découvert, des pays merveilleux. Vus de sa petite ville côtière de Messiane, chacun de ces endroits offrait des trésors différents : les caravanes d’Orias, qui transportaient les plus fabuleuses soieries, si fines qu’on les prétendait tissées par des araignées domestiquées ; les cités-ponts de Tolmuk, théâtre d’étranges événements causés par les sombres pouvoirs de leurs sorciers ; l’Archipel de l’ouest qui regorgeait de trésors artisanaux, certains si précieux qu’ils auraient pu sortir des ateliers d’Apsara, l’île engloutie depuis un millier d’années. Mais rien de tout cela ne surpassait l’attraction qu’exerçait Nilgir sur les esprits des voyageurs.
Quand de nombreux pays pratiquaient des magies complexes, à base de cristaux ou de végétaux, les pouvoirs des Nilgiris étaient des dons de la terre. Pour en obtenir, rien d’autre à faire que de passer la frontière.
Et pour pénétrer dans ce royaume si désiré, il fallait une permission spéciale. Ou profiter de la fête annuelle : lors des Jeux de Nilgir, les frontières étaient ouvertes.
Brieuc se demanda quelle Puissance il aurait. Les rumeurs les plus variées couraient sur ces pouvoirs. D’aucuns prétendaient que c’était la Puissance qui vous choisissait. D’autres, qu’on « l’attrapait », comme un rhume, parce qu’on se trouvait au bon endroit au bon moment. Certains juraient sur les sept divinités marines avoir souhaité si fort qu’ils avaient obtenu exactement ce qu’ils voulaient.
Une régate… Si je pouvais, disons, commander aux vents. Naviguer toujours vent debout et laisser les bateaux des camps adverses au port…
— Hé ! tu crois qu’avec tous ces nœuds tu arriveras à la déferler, cette voile ?
Le ton goguenard du gabier le rappela à la réalité. Penaud, Brieuc s’escrima sur son ouvrage gâché. Mais le rêve était bien là, dans sa tête.

***

Le Palais de Nacre bruissait d’activité. Nader observait depuis son balcon le va-et-vient dans la cour. Toques blanches de marmitons, chapeaux bleu ciel des pages, par endroits la tête nue d’une chambrière, chevelure dorée ou noire d’encre qui étincelait au soleil…
Au portail de fer forgé, grand ouvert, un défilé ininterrompu de chariots délivrait des colis de toutes les tailles et toutes les formes. Les réjouissances prévues le lendemain nécessitaient une quantité extravagante de nourriture, de cotillons, de décorations.
Même les rues d’Écrin, étalées aux pieds du prince héritier, étaient déjà festonnées de bleu et de blanc, les couleurs du royaume.
Et pendant ce temps, je suis supposé étudier la stratégie de je ne sais quelle bataille. Sacrée Samya, elle en a trop mené. Est-ce pour cela que Mère lui voue une telle admiration ?
Nader leva les yeux vers les contreforts des Montagnes bleues qui entouraient le Palais. En plissant les paupières, il parvint à distinguer la silhouette d’un grand oiseau rouge et or en plein vol.
Un Fabula en chasse ? La dernière fois qu’il en avait rencontré un, ils avaient parlé pendant des heures, échangé des nouvelles de leurs peuples respectifs. Nader songeait souvent à entreprendre une visite de courtoisie vers le principal nid de Fabulæ ; c’était important de maintenir des liens entre les deux espèces.
Plus de mille ans auparavant, la reine Samya usait déjà des Fabulæ comme coursiers, et même comme montures au cours de ses nombreuses batailles.
Quant à moi, jamais je ne me montrerai aussi vindicatif. A-t-elle seulement pris le temps de participer aux Jeux de Nilgir, rien qu’une fois ? Quand on voit les étoiles dans les yeux des festivaliers, on se demande quel besoin il y a de déclarer des guerres. Il suffit de proposer un divertissement pour contenter tout le monde.
Il soupira pour la énième fois ce matin-là.
— Que se passe-t-il ? dit une voix derrière lui.
Il se tourna vers la table de travail qu’il avait abandonnée. Novak, son protecteur, était toujours penché sur la traduction d’un document quelconque.
— C’est injuste ! s’écria Nader. Pourquoi je ne peux pas participer aux Jeux ? J’ai aussi bien le droit que n’importe quel Nilgiri de faire la régate.
Son protecteur délaissa son étude et leva vers lui des yeux d’un vert brillant. Les traits anguleux restaient impassibles, mais une étincelle pétillait dans son regard.
— Que veux-tu ? Cette année, ta mère va te présenter au peuple. Ton visage sera connu, tu ne pourras plus participer à ce genre de manifestation de manière neutre. Chacun de tes sujets se sentirait obligé de te laisser gagner. Est-ce que ça, ça serait juste ?
Nader rongea son frein. Il n’avait aucune envie de dire adieu à son anonymat. C’était si confortable, de pouvoir voyager d’un bout à l’autre du royaume, sans autre compagnon que Novak.
Le vent apporta une rumeur du port. Les cris des mouettes, les murmures issus de centaines de bouches animées par la fête du lendemain, les odeurs de tous les petits plats savoureux qui mitonnaient en prévision du grand jour…
Novak appela à nouveau son protégé.
— S’il te plaît, Nader, reviens te mettre au travail. On pourrait aller se promener, tout à l’heure ?
À regret, le prince héritier de Nilgir abandonna son balcon.
Que croyait-il, après tout ? Sa Puissance ne lui permettrait guère de briller au cours de la régate. Parler avec tous les êtres vivants du royaume, cela ne pouvait pas avoir d’intérêt à bord d’un navire.

***

Le cœur emballé, Brieuc mit pied à terre. Le port d’Écrin était de loin le mieux tenu qu’il lui eût été donné de visiter. Peut-être était-ce dû à sa situation, sous l’œil de la monarque en titre : on pouvait très bien voir, depuis les quais, le Palais de Nacre qui surplombait la ville.
Au-delà des rouleaux de cordage disposés harmonieusement, des caisses de charpentier bien ordonnées, les rues pleines d’animation semblaient appeler le jeune homme. Il inspira profondément. Est-ce que les Puissances donnaient une odeur différente aux algues séchées sur les piles des pontons ? Est-ce que le rhum coulait moins dans une cité dévouée à sa reine ?
Et surtout, quand est-ce que sa Puissance à lui allait se manifester ?
Il aurait voulu que le fourmillement au bout de ses doigts soit autre chose que le fruit de son imagination. Il avait écouté l’équipage de la Rose des mers discuter de précédents voyages à Nilgir. La magie n’était pas facile à maîtriser. Elle venait quand elle l’entendait, prenait des formes si variées qu’il ne servait à rien de la chercher.
Déjà, alors que le pilote du port conduisait le trois-mâts vers son mouillage, le timonier avait expérimenté un moment étrange. Au gré d’une bourrasque, ses pieds avaient décollé du pont.
Ses cris avaient rameuté tout l’équipage. Bientôt, tous jetaient des vivats dans l’air et sabraient une bouteille de rhum. Il était d’usage que le premier à découvrir sa Puissance en boive une chope, cul sec.
Heureusement, ce n’était pas moi, songea Brieuc. Il ne parvenait pas à s’habituer à la saveur forte de l’alcool. Ce qui n’était pas un mal, lui avait assuré Gaël. Un marin sobre est toujours plus efficace.
D’un pas vif, le jeune homme arpenta les rues autour du port. Auberges, dépôts de matériel, capitainerie, tout y était, et pourtant… Il y avait quelque chose de différent des autres villes côtières.
Il finit par comprendre : manquait un marché aux poissons, des étals de coquillages fraîchement pêchés. Les devantures de maraîchers proposaient des algues, seuls produits de la mer qu’il ait aperçus en une demi-heure de promenade.
Il songea à poser la question aux passants, mais se ravisa. Il venait d’arriver en vue d’une longue file de gens. Ils attendaient leur tour pour se présenter à une tribune où un homme court sur pattes, au catogan noué sur la nuque, inscrivait des noms d’une plume d’oie bien taillée.
Timidement, Brieuc approcha de la dernière personne dans la file, une jeune fille.
— Excusez-moi… Qu’est-ce qui se passe ici ?
Elle se tourna vers lui et le dévisagea de ses yeux bleu océan. Brieuc se sentit rougir. Jamais il n’avait croisé un regard aussi décidé. Cette fille était sûre d’elle, à n’en pas douter.
— C’est là qu’on s’inscrit aux jeux, finit-elle par répondre.
Avec l’impression d’être le plus grand benêt de la terre, Brieuc bredouilla un remerciement et reprit sa marche. L’inconnue le héla.
— Attends ! Où tu vas ? Tu ne veux pas participer à la régate ?
Il se retourna. Elle le jaugeait d’un air appréciateur.
— Toi, tu es encore amariné, ça se voit à ta démarche.
Il haussa les épaules.
— Je viens seulement d’arriver, je ne connais pas ma Puissance.
— Et alors ?
— Mon capitaine a dit que seules les Puissances adaptées pouvaient naviguer.
Elle leva les yeux au ciel.
— N’importe quoi ! Tout le monde peut s’inscrire. On aurait plus besoin d’un gars qui sait manier la barre que d’un ami des baleines, si tu veux mon avis. Viens !
Brieuc hésita. Il n’osait pas trop désobéir à Gaël, qui s’était montré assez clair sur le sujet.
D’un autre côté, j’ai l’impression qu’en donnant ces ordres, il avait surtout envie de constituer l’équipe avec la meilleure chance de l’emporter.
Le mousse ne put s’empêcher de ricaner intérieurement. Sacré oncle, il s’était bien gardé de le dire, ce matin !
Brieuc croisa à nouveau le regard de l’inconnue. Elle lui adressa un sourire qui aurait dégelé la Terre des Pingouins.
— Au fait, je m’appelle Giane, d’Aube. Et toi ?
Devenu rouge brique, il saisit la main qu’elle lui tendait.
— Brieuc. Mou… Matelot.

***

Novak grommelait dans son dos, mais Nader n’en avait cure. Il apercevait le pupitre où le préposé aux inscriptions achevait de prendre les candidatures pour la régate.
Il se retourna vers son protecteur, vérifia que leurs vêtements étaient assez passe-partout pour cacher leur provenance.
— Souviens-toi, on s’appelle Johan et Pierre, on arrive d’Aube. Ce duché est si éloigné, on ne devrait pas rencontrer de Nilgiris qui en viennent et qui pourraient nous démasquer. Ma Puissance me permet de comprendre toutes les langues, la tienne te donne une bonne connaissance des courants marins. À nous deux, on devrait réussir à se faire enrôler dans un équipage.
— Tu as bien de la chance que ma Puissance ait changé récemment, tout de même. La capacité de lire de gros pavés rien qu’en les touchant ne t’aurait pas servi à grand-chose à bord d’un navire.
Nader hocha la tête. Il savait que son protecteur regrettait amèrement de ne pas avoir demandé à la reine de le stabiliser. Cette ancienne Puissance correspondait bien à la culture periyare, dont était issu Novak. Mieux que l’intime connaissance des courants marins, bien digne d’un Nilgiri.
— Mère était ravie d’apprendre cette évolution, souviens-toi. Elle a dit que cela prouvait que tu étais bel et bien Nilgiri de cœur, désormais.
Son protecteur conserva un air sombre. Nader savait que l’absence de ses proches le rongeait. Il aurait aimé lui proposer un voyage de l’autre côté des Montagnes bleues pour les revoir, mais c’était impossible : une fois en poste, un protecteur ne quittait plus son nouveau souverain jusqu’à ce que la mort les sépare ; or, le prince héritier de Nilgir ne partait pas de son royaume sur un simple coup de tête, quelque envie qu’il en eût.
Quand ils furent inscrits, resta la formation des équipes. Les participants de la régate furent rassemblés sur une esplanade, non loin des premiers contreforts des Montagnes bleues.
Les skippers préinscrits passaient dans les rangs et examinaient la petite foule hétéroclite. En raison de sa Puissance peu adaptée, Nader n’attirait guère de monde.
Novak, au contraire, intriguait. Plus d’une fois, il dut préciser qu’il ne souhaitait pas se séparer de son compagnon. Les skippers se détournaient alors : les équipes étaient restreintes, ils n’avaient pas intérêt à s’encombrer d’un poids mort.
Les origines prétendues des deux garçons, un duché éloigné de la mer, laissaient craindre aux skippers qu’ils ne sachent pas distinguer la proue de la poupe, une fois à bord.
Dépité, Nader découvrit l’envers du décor : lui qui était habitué à la plus grande déférence, à l’intérieur du palais, qui n’avait jamais cherché lors de ses voyages à se faire remarquer, il comprenait ce qu’éprouvaient les gens « normaux », sans réelles compétences, quand venait le moment du recrutement.
Une pointe de jalousie le titillait à chaque fois que Novak était abordé. Bien sûr, on ne pouvait identifier en lui un Periyar, qui avait passé son enfance au milieu des dunes plutôt que des vagues : il ne portait pas encore les tatouages de son peuple. Tous lui prêtaient bien plus d’expérience en navigation qu’à Nader. Et pourtant…
Quand presque tous leurs voisins eurent été choisis, une jeune fille accompagnée d’un marin à l’air solide se planta devant eux. Ses yeux d’un bleu intense les fixèrent tous les deux.
Bouche bée, Nader observa sa silhouette cambrée, révélée par la longue jupe qui claquait au vent. Une bourrasque indélicate la souleva un instant et laissa apercevoir le pantalon qui gainait ses jambes et protégeait sa pudeur contre les regards indiscrets.
— Alors… Aucun skipper n’a voulu de nous. Mais j’ai une proposition à vous faire. Je connais quelqu’un qui a un catamaran dans la baie. Si vous acceptez, on peut concourir tous les quatre. Je serai le skipper.
Novak consulta Nader et accepta. La fille examina un bout de papier.
— Le préposé là-bas, un certain Drian, il m’a raconté que vous veniez d’Aube. Et que toi tu peux sentir les courants marins. Toi, tu comprends toutes les langues.
Les deux garçons hochèrent la tête, subjugués par le ton de commandement de la fille. Pour la première fois, celui qui l’accompagnait prit la parole.
— C’est super ! Enfin, je parle des courants marins. Comment ça se fait que personne n’a voulu de toi ?
Nader grimaça. Celui-là était un peu présomptueux à son goût. Novak allait répondre quand la fille l’interrompit.
— Ils mentent. Voilà pourquoi ils sont restés sur la touche.
— Quoi ? se récria Nader. Comment oses-tu ?
La fille vint se planter sous son nez.
— Je suis Aubaise jusqu’au bout des ongles. Jamais je ne vous ai croisés et pourtant ce duché n’est pas bien grand. Si vous avez menti sur vos origines, j’imagine qu’il en est de même de vos noms. Et peut-être même de vos Puissances !

***

La suite de cette histoire se trouve ici.

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