Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

  • Contes de Anaïs La Porte
  • Nouvelles de Anaïs La Porte
  • Romans de Anaïs La Porte
  • Contes de Anaïs La Porte
  • Nouvelles de Anaïs La Porte
  • Romans de Anaïs La Porte
  • Anaïs La Porte écrivain
  • Contes Nouvelles et Romans de Anaïs La Porte

Developed by jtemplate

Ce court récit se passe quelques semaines avant le début du premier tome de la saga. Léonie vit encore au Periyar, le pays des dunes.

— Qu’en penses-tu ?
Léonie leva les yeux de son livre et contempla en silence son jeune ami.
Contrairement à la tunique vert d’eau qu’elle portait comme une seconde peau, la robe bleu nuit de Louis était dénuée de broderies. La tenue traditionnelle du Tatouage paraissait bien sobre. Cette simplicité suffisait à rappeler à quel point le jour était exceptionnel.
Louis semblait irradier. De toute évidence, il ne se tenait plus de joie.
— Très bien, murmura Léonie.
Elle s’efforça de ne pas montrer le soupçon d’envie qui s’emparait d’elle chaque année à la même époque, depuis la cérémonie où elle-même aurait dû recevoir son premier tatouage. Louis dut deviner ce qui se passait en elle.
— Viens avec moi ! Tu n’as pas besoin de faire ce qu’ils te disent…
Une lueur rebelle brillait dans ses yeux. Léonie avança une main et repoussa les boucles rousses qui mangeaient le front du petit garçon.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu sais bien que c’est hors de question.
Louis soupira, exaspéré.
— C’est trop injuste ! Depuis des années, Lyssandre te refuse le Tatouage. Il prétend que tu vas être convoquée, mais rien ne vient. À mon avis, ceux de Nilgir t’ont oubliée.
Léonie ne put retenir un sourire. Louis lui rappelait tellement sa propre enfance. Elle aussi était passée par une période de rébellion. Mais elle avait grandi depuis. Elle avait compris qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle ne l’avait jamais eu.
Nilgir… la simple évocation du nom de ce royaume allumait comme une étincelle dans sa tête. Léonie en rêvait parfois, de ce pays où le mot Puissance prenait une autre signification.
— Tu n’as jamais eu envie de savoir quelle serait ta Puissance ? demanda-t-elle.
— Je ne m’intéresse pas à une chose que je ne connaîtrai jamais, rétorqua Louis d’un ton un peu hautain. Tu devrais faire pareil.
Léonie sourit.
— Moi aussi, je serai triste le jour où je devrai partir.
Louis encaissa le choc et demeura muet. Léonie vit trembler sa lèvre inférieure, mais les yeux verts du garçon restèrent secs. Aucun Periyar ne détenait la recette magique des larmes. Certains jours, cela manquait.
— Allons, tu devrais rejoindre les autres sur l’agora. Je suis sûre que ça va bientôt commencer.

Louis parti, Léonie referma le gros volume qui n’avait pas quitté ses genoux. Amoureusement, elle caressa la couverture de cuir. C’était un traité d’histoire rappelant les grandes lignes de l’entente entre Nilgir et le Periyar. Elle le connaissait presque par cœur.
Depuis qu’elle savait lire, le royaume aux Puissances était son sujet d’étude. Une fois les livres de culture générale dévorés, elle devait se plonger dans ces longues énumérations d’actes entre les deux pays. Au début, elle avait envié à ses camarades les thèmes plus simples qui leur avaient été distribués : Pauline étudiait les plantes médicinales, Baptiste les mouvements des dunes, Jonas les saisons. Louis venait d’hériter du domaine poétique des étoiles.
Chaque Periyare apprenait, au gré des voyages, profitant des rencontres avec les autres tribus pour échanger des recueils de texte, augmentant ainsi petit à petit son savoir sur le sujet auquel il consacrait sa vie.
Depuis longtemps, Léonie avait fait le tour des traités sur Nilgir. Peut-être restait-il un ou deux volumes qui ne lui étaient pas encore tombés entre les mains, dans cette gigantesque réserve de livres itinérante qu’était la bibliothèque des Periyares. Mais elle en doutait.
Dehors, une musique lancinante lui annonça que la cérémonie avait commencé. Aujourd’hui, chaque enfant arrivé en âge de lire et d’étudier devait recevoir le premier tatouage facial de sa vie. Dans la tribu des Ranni, le dessin final représentait deux arbres dorés, un sur chaque joue. Tous les ans à partir de ce jour, Louis recevrait une nouvelle touche de couleur, partant d’une simple feuille pour finir avec deux véritables chênes qui transformeraient son visage.
Le tatouage marquait, pour tous les Periyares, les progrès des jeunes nomades. Ainsi, chaque livre reçu était un trésor, chaque parcelle de savoir inculquée la promesse d’un autre ornement facial.
Léonie se leva, défroissant d’un geste lent sa tunique brodée, puis sortit de la tente. Dehors, la lumière de midi lui fit cligner des yeux. Elle se dirigea vers le fond du camp, où se trouvait la bibliothèque itinérante. Dans les rangées d’étagères, posées sur les chariots à chenilles, elle fureta sans but précis.
Les rayonnages étaient fermés par des vitres renforcées afin de protéger les livres contre le soleil ou la poussière. Des vents secs parcouraient les dunes herbeuses du Periyar, transportant souvent d’irritants grains de sable qu’ils volaient aux plages des rivières ou de l’océan de Lapis. Les nomades avaient vite appris à abriter leurs plus chers trésors, tout en les gardant à portée de main.
Malgré l’attrait des dizaines de volumes qui s’offraient à elle, Léonie ne pouvait s’empêcher de ruminer. Combien d’autres cérémonies devrait-elle manquer ?
La première fois, elle avait cru en pleurer de dépit. Puis elle avait constaté que rien ne changeait dans sa vie : de nombreux enfants, nés peu après elle, ne portaient encore aucun tatouage. Mais chaque année, de nouveaux Ranni prenaient la feuille d’or sur leur joue gauche. Et les contemporains de Léonie arborèrent peu à peu une véritable canopée sur le visage. Elle seule paraissait coincée dans l’enfance.
Je ne dois pas me plaindre. Je partirai, un jour ou l’autre. Alors je serai bien contente de pouvoir me fondre dans la masse, sans être identifiée comme une Periyare.
Elle ignorait le moment où on l’appellerait pour rejoindre Nilgir. Et elle se persuadait chaque soir que le lendemain, elle saurait. Chaque matin apportait sa déconvenue. Alors elle se plongeait avec encore plus de passion dans les livres.
Un mouvement attira son regard. Dans le mirage causé par le soleil, au loin dans les dunes, une caravane se dessinait peu à peu.
Le cœur battant, Léonie se précipita vers l’agora, ce point central du campement des Ranni.
La cérémonie se terminait. Chaque nouveau tatoué se tenait auprès de Lyssandre, le doyen de la tribu, qui avait encore à la main une aiguille imbibée d’encre dorée.
Léonie s’approcha de Solène, la mère de Louis.
— Une caravane vient.
La jeune femme hocha la tête et se dirigea vers le vieil homme. Elle prononça quelques mots à son oreille et son visage s’éclaira.
— Mes amis, annonça-t-il, voilà une bonne nouvelle pour couronner cette cérémonie du Tatouage : nous avons des invités.
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance. Léonie sentit son impatience grandir : peut-être allait-elle réussir à mettre la main sur un livre nilgiri qu’elle ne connaissait pas ? Quant au traité d’histoire qu’elle avait compulsé de nombreuses fois, elle devrait le laisser à leurs parents de cette nouvelle caravane : c’était la tradition. Aucun Periyar ne possède quoi que ce soit en propre, il doit tout partager, jusqu’au moindre feuillet.

Les Ranni, hommes et femmes, s’affairèrent aux préparatifs des repas afin de pouvoir accueillir les voyageurs, sans doute assoiffés et affamés. Léonie et Louis prêtèrent main-forte à une gigantesque opération de lavage de semoule, près de la rivière.
Soudain, Solène apparut près de l’épaule de la jeune fille. Louis se précipita dans ses bras.
— Tu as vu mon tatouage ?
Il tournait la tête pour mieux montrer sa joue enflammée par l’aiguille. Une feuille aux délicates nervures se dessinait maintenant sur sa peau.
Sa mère acquiesça d’un air absent et dit à Léonie de se rendre à l’agora.
Louis interrompit son babil et regarda son amie, la bouche encore ouverte sous le coup de la surprise.
Léonie s’essuya les mains sur un torchon et s’éloigna, incapable d’aller au bout de sa pensée : le grand jour était-il arrivé ? Celui où…
Sur l’agora, Lyssandre se tenait debout près du chef de la caravane nouvelle. Il serrait un rouleau de papier très fin. Léonie fit un rapide détour par sa tente. Elle en sortit chargée de son traité d’histoire et s’approcha des deux hommes.
Lyssandre se tourna vers elle, son sourire démenti par son regard soucieux. Quand il vit ce qu’elle apportait, il haussa un sourcil interrogateur.
— Qu’est-ce que c’est ?
Léonie tendit le volume au nouveau venu qui le prit en la remerciant, intrigué.
— J’ai terminé ce livre. Votre caravane pourra l’emporter dans sa bibliothèque.
L’homme inclina la tête.
— Merci, jeune fille. Les Tanjore n’étudient pas l’histoire nilgirie, mais je ne doute pas que ce recueil intéresse quelqu’un parmi nous.
Lyssandre s’éclaircit la voix.
— Léonie ?
Elle se tourna vers lui. Se pouvait-il qu’elle redoute et espère tout à la fois ce qu’il était sur le point de lui dire ?
Apprendre toujours plus, tel est le sens de ma vie. Apprendre, de tout ce qui m’arrive. Apprendre de tout ce que je reçois. Apprendre de tout ce que je donne.
Le moment était venu de mettre ce mantra en application. C’était tout ce qu’elle emporterait avec elle, loin des Ranni, loin des Tanjore.
— Le message date d’il y a moins d’une semaine. Notre caravane va prendre la route et rejoindre le port le plus proche. Un navire doit justement partir en direction d’Éthys. Tu y embarqueras. Tiens.
Il lui tendit le rouleau de papier fin. Léonie le déroula d’une main qui ne tremblait pas.
Quatre petits mots. Il suffisait de quatre petits mots pour changer sa vie.
Le temps est venu.

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Scroll to top