Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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Partie II – L’île Double

Chapitre 2

Owen se leva brusquement. Une colère qui n’était pas la sienne montait en lui.

— Je vais essayer de trouver quelque chose à manger, marmonna-t-il à l’adresse des autres, qui, sans se douter de rien, restaient sur le sable à contempler les ruines du canot.

Rien dans son ton ne laissa paraître la tempête qui rugissait sous son crâne. Mais il devait s’éloigner, sinon ils risquaient de s’apercevoir que quelque chose n’allait pas. Il se dirigea rapidement vers les arbres, les traits immobiles, la frange rabattue sur son front par l’eau de mer.

À peine eut-il atteint la lisière de la forêt que tous ses muscles se raidirent. Son visage se contorsionna horriblement et il se retint de crier l’intense frustration qu’Elle devait hurler au même moment, loin, très loin de là. Une vieille souche desséchée étirait ses racines tordues à ses pieds. Malgré son poids, il l’arracha sans peine de sa gangue de sable pour l’envoyer sur un gros rocher juste devant lui.

Au bruit, sa « visiteuse » sembla comprendre qu’elle risquait de le faire repérer et la colère abandonna Owen. Son corps tout entier se détendit brutalement et il s’étala par terre. Il se releva et jeta un coup d’œil en arrière. Une petite dune le cachait fort heureusement à la vue des autres naufragés. Il serra ses bras autour de lui pour tenter de comprimer le tremblement qui l’agitait, comme à chaque fois. Puis il s’éloigna encore un peu. Il craignait qu’on ne détecte cette présence intruse en lui.

Son cœur battait la chamade. Elle l’avait contrôlé l’espace de quelques minutes et il avait eu un aperçu de toute la diversité de ses émotions. Lui, l’esclave polisseur de gemmes ne ressentait rien, comparé à elle. Il le réalisait à chaque fois qu’elle prenait les commandes, via l’œil de Tolmuk. Lui connaissait simplement la peur. Elle lui apprenait qu’il existait l’envie, l’ambition, la colère, la fureur, la haine aussi.

Une douleur fugitive au front. C’était le signe qu’elle refermait ce troisième œil, son moyen de communication avec lui. Mais pas seulement.

Quand Elle le lui avait tracé, elle avait juste expliqué qu’elle pourrait lui donner ses ordres par ce biais, quelle que soit la distance entre eux. Elle n’avait pas précisé qu’elle tiendrait son corps tout entier sous contrôle. Mais après tout, peu importait : il restait son esclave, elle pouvait disposer de lui comme elle l’entendait.

L’espace d’un instant, il osa penser qu’elle n’avait guère besoin de lui quand elle pouvait maîtriser la fureur des éléments. La tempête de la veille, le raz-de-marée qui venait de briser leur canot. Peut-être même la pourriture dans les biscuits. Tout cela était son œuvre. Qu’est-ce qu’Owen pouvait donc faire de plus ?

Le tremblement s’était calmé. Il desserra les bras et se rappela qu’il n’était qu’un vermisseau. Il se trouvait là pour exécuter les ordres, rien de plus. Il songea à la devise de l’équipage du Vogue-Espérance. Obéissance et respect. Une seconde nature, pour lui.

Owen regarda autour de lui avec curiosité. Les arbres étaient impressionnants ici. Effrayants. Si grands que chacun aurait pu abriter un poste de guerriers, cachés dans les frondaisons, prêts à tirer lances ou flèches sur les intrus. Une espèce de plante parasite s’accrochait aux branches tortueuses, comme une barbe vaporeuse du même gris que les troncs. La brume masquait le ciel et semblait imprégner les cimes, imitation aérienne de la plante inconnue. Où étaient-ils tombés ?

Un bruit de pas retentit derrière lui.

— Owen, attends-nous, dit Maël. On ferait bien de rester ensemble, je crois.

Il acquiesça d’un air docile. Il devrait supporter leur présence encore un peu. Vivement que tout cela prenne fin.

 

Chapitre 3

Line et Léonie suivirent les deux garçons à la lisière de la forêt. Maël se tourna vers elles.

— Vous qui faites des études, vous savez où nous sommes ?

Line secoua la tête.

— Nous avons consulté l’atlas, il y a quelques jours. L’océan de Lapis est censé être vide sur des milles et des milles, entre Éthys et Messiane.

— En tout cas, corrigea Léonie, il n’y a aucune terre cartographiée.

— On se trouve sur une île inconnue ? demanda Maël. Alors elle est déserte ?

— Pas forcément. Je crois que nous ferions mieux de rester sur nos gardes. Surtout après…

— Après quoi ?

Contrairement au mousse, Line avait compris à demi-mot. Léonie craignait que le raz-de-marée ne soit qu’une manifestation de plus de leur ennemie, après la tempête et le naufrage.

— On avance ? proposa Owen avec impatience. Il y a un chemin, là.

Il montrait un sentier à peine visible entre les arbres. Line sentit un frisson glacé à l’idée de s’éloigner du rivage et de pénétrer dans cette forêt sombre.

L’endroit paraissait réellement sinistre. Ce brouillard laissait une impression de froid et d’humidité, même après qu’ils soient sortis de l’eau. Et une lumière fantomatique semblait en émaner. Pourtant, il fallait explorer ce lieu, trouver à manger.

Maël se mit en marche d’un pas incertain. Rassemblant tout son courage, elle le suivit. Malgré son apparence peu engageante, le sentier l’intriguait. Avait-il été tracé par l’homme, ou par les petites bêtes de la forêt ?

Le sol était constitué d’une terre sableuse, parcourue par tout un réseau de racines. Mais le sable était plutôt agréable sous ses pieds nus. Line se demanda si les autres étaient aussi gênés qu’elle par leurs vêtements mouillés et le sel qui cristallisait maintenant sur leur peau et dans leurs cheveux. Elle aurait voulu pouvoir se débarbouiller.

— Il faudrait qu’on trouve un ruisseau, dit Léonie en écho à ses pensées. On a bien besoin de se laver pour rincer tout ce sel !

— Moi, si on me laissait le choix, je préfèrerais avoir de quoi manger, répondit Maël.

— Bien sûr ! répliqua Line d’un ton sarcastique.

Owen s’arrêta net et leva le bras.

— Écoutez.

Elle tendit l’oreille.

Le jeune Oriais ne s’était pas trompé. Un ruisseau murmurait, non loin. Elle commença à s’engager dans les fourrés, sans prêter attention aux hésitations de Léonie qui ne voulait pas s’éloigner du sentier.

Après avoir accroché sa blouse deux ou trois fois aux épines, Line émergea au bord de l’eau. Ses compagnons arrivèrent à leur tour, aussi échevelés qu’elle. Le petit ru n’était pas profond. Ils burent et se lavèrent les mains et le visage.

— Bien, dit Maël. Que devons-nous faire ? Revenir dans la forêt ou suivre ce ruisseau ? Il se jette probablement dans la mer. Si on garde un œil sur lui, on saura toujours comment y retourner.

— Le sentier vient du rivage, dit Line en fronçant les sourcils.

— Mais s’il y a des carrefours, on risque de se perdre dans ces bois. Nous pourrions nous nourrir en pêchant le long de la plage, alors que tu n’es pas sûre de trouver à manger par ici…

Elle leva les yeux au ciel. Après avoir hésité à s’engager dans la forêt, elle était bien décidée à l’explorer de fond en comble et les réflexions d’un mousse ne la feraient pas changer d’avis.

— Ma parole, Maël, tu ne peux pas rester sans voir la mer plus d’une minute ? Il faut qu’on avance et qu’on trouve un abri avant qu’il ne fasse nuit !

— Hé ! Arrête de me parler comme si j’étais un bébé ! Tu n’es pas le chef, ici, c’est pas toi qui choisis !

Tous deux se regardaient maintenant en chiens de faïence. Line savait que ce genre de dispute pouvait durer des heures, mais elle n’était pas prête à se laisser marcher sur les pieds.

Léonie prit la parole.

— Si un sentier existe, il y a probablement des habitants sur cette île. On ne perd rien à aller voir.

Line fit un sourire de triomphe à Maël, tout en reconnaissant intérieurement qu’elle avait arraché une victoire facile : son amie préférait de loin la terre ferme, elle devait avoir son compte d’océan pour quelques temps.

Owen aussi semblait décidé à rester dans la forêt. Line se dirigea d’un pas déterminé vers le fourré, pour retrouver le chemin qu’ils venaient de quitter. Les trois autres jeunes gens la suivirent aussitôt.

Mais à peine furent-ils sortis des buissons que le mousse la dépassa et prit la tête de leur petit groupe, trébuchant de ses jambes trop longues sur le sentier. Il avait l’air très fâché. Line haussa les épaules et laissa Léonie et Owen passer devant elle avant de se remettre en marche.

Qu’il boude tant qu’il le voudra, du moment qu’il m’écoute, se dit-elle en riant sous cape.

Ils avancèrent ainsi pendant près d’une demi-heure. Le jour baissait peu à peu et le froid humide collait à la peau. L’odeur de la terre mouillée était pesante, presque étouffante. La forêt semblait de plus en plus sinistre, d’autant plus qu’aucun bruit ne s’en élevait, comme si elle était totalement inhabitée. Mais ce sentier menait forcément quelque part.

Soudain, une branche craqua sur la gauche, troublant le silence. Line s’arrêta et regarda dans cette direction, mais la nappe de brume restait toujours aussi impénétrable. Une peur tenace commençait à l’envahir. Elle se sentait épiée, pourtant il n’y avait personne alentour.

Elle fit un pas en avant, trébucha sur quelque chose et tomba lourdement sur le sol, une douleur fulgurante lui transperçant la cheville. Le souffle coupé par la chute, elle se tourna péniblement et vit qu’une grosse racine traversait le sentier. Elle avait été si intriguée par le craquement qu’elle ne l’avait pas aperçue. Elle remua à nouveau et la souffrance lui arracha un cri, immédiatement absorbé par l’air ouaté.

La jeune fille releva la tête : Owen disparaissait dans le brouillard.

— Hé ! appela-t-elle. Attendez-moi !

Ses trois compagnons continuèrent leur chemin. Sans doute n’avaient-ils rien entendu.

Line voulut se remettre debout, mais se rendit bien vite compte qu’elle en était incapable. Sa cheville devait être foulée, peut-être cassée. Regardant frénétiquement autour d’elle, elle aperçut un bout de bois qui reposait contre un large tronc d’arbre. Il ferait une bonne canne.

Elle l’attrapa et l’inspecta, étonnée. Il ne s’agissait pas d’une simple branche. Taillé, dénudé de son écorce, le bâton avait même un pommeau arrondi dans lequel était sertie une grosse pierre translucide. Sans doute du cristal de roche. Elle tenait bel et bien une canne, mais une canne assez courte. Son propriétaire devait être très petit. Où était-il donc passé ?

Line s’appuya sur sa trouvaille et se releva avec difficulté.

Une voix retentit alors au-dessus de sa tête :

— Voulez-vous bien me rendre ma canne, mademoiselle ?


 

***

Pour en savoir plus sur le roman, je vous invite à vous rendre sur cette page.

Je vous propose cet extrait dans le cadre de l'événement proposé par le collectif "L'Invasion des grenouilles", intitulé "Les auteurs de SFFFH francophone ont du talent".

Invasion des grenouilles 200

Vous pouvez retrouver l'ensemble des participations à cet événement sur la page Facebook du collectif. Bonne lecture !

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