Contes et Nouvelles

Romans de Anaïs La Porte

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Ce court récit se passe deux ans avant le début du premier tome de la saga. On y découvre le premier voyage de Maël, treize ans, à bord du Vogue-Espérance en tant que mousse. Line, onze ans et demi, s’y trouve également, bien entendu.

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La brume se dissipait peu à peu. Tout excité, Maël se pencha près de la proue. Le dauphin de bois sembla lui faire un petit signe de connivence alors que l’air froid du matin lui gelait les oreilles et le bout du nez. Fébrile, il resserra le bonnet de laine qu’on lui avait déniché à Latham, quelques jours plus tôt.

Jamais il n’aurait cru, quand le capitaine Brieuc l’avait embauché à Messiane quelques mois en arrière, qu’il voyagerait jusqu’au grand nord. Le Continent Majeur lui paraissait déjà le bout du monde, alors la Terre des Pingouins…

C’était autre chose que sa vie de fils de pêcheur jouant avec les enfants du port et rêvant de longues traversées. Désormais, il les vivait.

— On est arrivés ?

Le mousse se raidit en entendant la voix de la fille du capitaine. Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir inventer pour le faire tourner en bourrique, cette fois ?

— On dirait, mademoiselle.

Line le doubla en courant et dérapa sur le pont verglacé. Emportée par son élan, elle fit un gracieux vol plané qui la mena directement vers le bastingage. Dans un frémissement, Maël l’imagina passant par-dessus bord. Par réflexe, il tendit le bras pour arrêter sa chute.

— Lâche-moi ! rugit la petite fille.

Ses yeux bleus lançaient des éclairs, ses cheveux bruns étaient plus en bataille que jamais. Elle continua à l’invectiver. Croyait-il qu’elle n’était pas capable de marcher ?

Un bruit de pas réguliers retentit derrière eux, interrompant le flot de grossièretés qui se déversait par sa bouche.

— Alors ? s’écria le naturaliste, répétant sans le savoir la question de Line. Nous sommes arrivés ?

Le capitaine Brieuc se tenait près de lui mais, contrairement à son passager, il ne cherchait pas à percer la brume du regard. Il contemplait sa fille d’un air grave.

— As-tu terminé ? Veux-tu retourner dans ta cabine ?

La petite peste baissa les yeux et secoua la tête.

— Ferme mieux ton manteau et monte sur la dunette. Nous te suivons. Venez, Monsieur Eldey. Selon les prévisions, nous n’allons pas tarder à arriver à la Pointe blanche. Nous verrons peut-être quelque chose à la lunette.

Tous trois s’éloignèrent de la proue avec prudence. Avant de partir, Brieuc lança un regard à Maël. Le mousse, qui était resté les bras ballants pendant ces courts échanges, comprit qu’on le renvoyait à sa tâche. Il se tourna vers l’écoutille la plus proche. Le quart était terminé, il était temps d’aider le coq à préparer un solide petit-déjeuner.

Au cours de la journée, les pentes verglacées de la Pointe blanche apparurent et la brume acheva de se lever. Un panorama à couper le souffle se dévoila sous les yeux de l’équipage du Vogue-Espérance.

Maël regardait avec crainte les gros morceaux de glace qui dérivaient dans le bleu de l’océan de Lapis. Mais l’éperon brise-glace les protégeait de la plupart de ces pièges blancs. L’engin avait été monté à l’avant du navire lors de leur escale à Latham, la ville la plus avancée du monde vers le nord.

Toutefois, le Vogue-Espérance devrait bientôt s’arrêter et laisser le naturaliste avec son équipement sur la plage neigeuse. Il l’avait souhaité, après tout. Pourquoi un homme aussi riche voudrait-il établir un campement dans un endroit aussi reculé, ça, Maël ne l’avait toujours pas compris.

Line contemplait les vastes étendues blanches autour d’elle. Rien que de la glace ou de la neige à perte de vue. Elle n’était jamais montée si loin au nord, au cours de ses pérégrinations à bord du Vogue-Espérance. Le froid était nouveau pour elle, mordant ses joues, s’infiltrant par son col pour venir lui chatouiller la nuque. Son bonnet de laine rabattait ses cheveux sur son front, la protégeant un peu. Brieuc l’avait enfoncé sur sa tête sans prévenir, alors qu’elle passait à proximité.

— Alors, monsieur Eldey, vous êtes heureux ?

Elle marchait en avant de la petite équipe désignée par Brieuc pour aborder. Le naturaliste se trouvait à sa hauteur, mais il ne semblait plus s’apercevoir de sa présence : au loin dans la plaine blanche, on pouvait déjà observer des myriades de points noirs : les pingouins !

— Monsieur Eldey ? insista-t-elle.

Voyant qu’il ne répondait toujours pas, elle le tira par la manche.

— Quoi ? Comment ? Qu’est-ce ? s’écria-t-il en sortant brutalement de sa rêverie au grand amusement de Line.

Elle avait souvent remarqué au cours du voyage à quel point il se laissait facilement emporter par ses pensées, jusqu’à oublier ce qui l’entourait.

— Vous avez trouvé des pingouins, vous devez être heureux ! répéta-t-elle en articulant exagérément.

Son père l’aurait grondée pour impertinence flagrante, mais monsieur Eldey se contenta de la regarder d’un air absent et d’opiner du chef. Brieuc les rejoignit à ce moment.

— Line, cesse d’embêter monsieur Eldey.

Il saisit sa main gantée et se tourna vers le naturaliste.

— Nous pouvons installer votre poste d’observation mais il faudra retourner au Vogue-Espérance pour la nuit. Il fait bien trop froid pour rester à terre.

Monsieur Eldey secoua la tête.

— Ne connaissez-vous donc pas les peuples du nord ? Les Boréaliens construisent des maisons de glace qui leur permettent de survivre dans ces conditions extrêmes. J’ai séjourné chez eux de longs mois, j’ai tout appris de leurs techniques. Si vous voulez bien laisser deux de vos hommes à ma disposition, nous aurons un abri plus que confortable d’ici cette nuit.

Line jeta un coup d’œil intrigué à Brieuc. Elle savait que leur étrange passager avait payé bien cher son voyage aux confins du Continent majeur. Grand naturaliste, ses recherches étaient financées par la Société Royale des Sciences d’Éthys, située plus au sud. Mais elle restait étonnée par la patience du capitaine face aux divagations du scientifique. Une maison de glace où l’on pourrait se tenir chaud, quelle idée ? S’ils s’étaient trouvés à Nilgir, passe encore, il devait bien y avoir une Puissance permettant d’accomplir un tel tour de magie. Mais ici, en pleine Terre des Pingouins…

La nuit tomba rapidement sur la Pointe blanche. Pourtant, avant que l’obscurité ne soit complète, monsieur Eldey avait sa hutte.

Et Line suppliait Brieuc de l’autoriser à dormir là.

Brieuc contempla sans rien dire le dessin que lui montrait Eldey.

Depuis une semaine, le naturaliste faisait ses observations, se rapprochant timidement des pingouins, épiant le moindre de leurs rites. Il était parvenu à se faire accepter de ces animaux sauvages ; ils le laissaient parcourir les grandes allées de la cité volatile qu’ils formaient à longueur de journée ; ils admettaient sa présence dans les moments les plus sensibles, éclosion d’une nouvelle couvée, fin de la pêche quotidienne.

En six jours, Eldey avait couvert son carnet de dessins précis des oiseaux noirs et blancs, reproduisant même les fines cannelures d’une plume qu’il avait ramassée au cours de ses promenades. Mais rien ne permettait d’espérer que le véritable but de leur voyage serait atteint.

Ou en tout cas, jusqu’à cet instant.

Devant les yeux du capitaine s’étalait la silhouette majestueuse d’un élégant mammifère au museau allongé, au regard intelligent, à la fourrure dorée.

— Vous vous rendez compte, Brieuc ? Une cybèle ! Nous avons trouvé une cybèle !

Il hocha la tête, toujours sans voix.

— C’est merveilleux. Je vais devenir célèbre ! Nous allons emmener avec nous cette bête fabuleuse, nous la montrerons aux savants du monde entier. Ceux Periyar accourront de leurs dunes pour l’admirer !

— Non !

Les deux hommes sursautèrent et se retournèrent. Line se tenait devant eux, les poings serrés, le visage figé dans son expression des mauvais jours. Elle avait dû se faufiler dans la hutte de glace sans qu’ils s’en aperçoivent.

— Line… commença Brieuc.

— Non ! Papa, tu ne peux pas le laisser faire ça ! C’est moi qui l’ai vue, cette cybèle, elle est à moi ! Je ne veux pas qu’on l’emprisonne, qu’on l’emmène loin d’ici. Elle mourra dans la chaleur d’Orias ou d’Écrin ! C’est injuste !

D’un bond, elle arracha le carnet à dessins et sortit en courant. Brieuc étouffa un juron et se lança à sa poursuite.

Dehors, la neige commençait à tourbillonner dans la nuit tombante. Et Line se trouvait déjà à l’autre bout du camp.

Qu’est-ce qu’elle espère, en fauchant ce carnet ? grommela Brieuc intérieurement.

Il haussa les épaules et se tourna vers Eldey.

— Navré. Elle rendra ce qu’elle a pris et vous présentera ses excuses, bien entendu. Par contre, elle a raison sur un point : nous ne sommes pas venus pour capturer la bête.

Eldey leva les mains en signe d’apaisement.

— Je n’ai jamais voulu dire cela, voyons ! Tout comme vous, je souhaite la laisser vivre en liberté dans son milieu naturel. J’avais seulement l’intention de mener une étude approfondie sur cette espèce mythique et ses mœurs. Mes croquis et observations seront les seules preuves de ma découverte, rassurez-vous ! Pensez… Une cybèle… Un animal merveilleux, qui prédit l’avenir !

Brieuc haussa les épaules. Il doutait beaucoup de la capacité de cette sorte de grosse loutre à communiquer sur d’autres sujets que la nourriture ou les abris confortables.

— Où est donc passée Line ?

Maël plissa les yeux. La neige le giflait régulièrement, laissant sur ses joues une humide brûlure. Il en avait assez de ce froid ; ses lèvres gercées le faisaient souffrir ; ses doigts engourdis ne semblaient plus vouloir tenir quoi que ce soit.

Il n’osait pas se plaindre à voix haute, il savait bien que Brieuc refuserait catégoriquement d’arrêter les recherches. Et aucun des matelots disséminés dans la plaine parmi les familles de pingouins ne s’élèverait contre un ordre du capitaine.

Pourquoi la petite peste avait-elle choisi le début d’un blizzard pour s’enfuir ? Qu’elle était insupportable ! Est-ce qu’il était aussi intenable à son âge ?

Sûrement pas. Lui, à onze ans, était un fils de pêcheur appliqué à réparer les filets et à jouer dans la rade de Messiane, prêt à aller chercher des crabes ou ramasser des moules et des huîtres dès que le temps le permettait. Mais en dehors de cela, il ne faisait pas trop de bêtises. Alors que Line !

Bien sûr, sa disparition se prolongeait, c’était inquiétant tout de même. Qu’est-ce qui lui avait pris de se carapater toute seule ? Elle ne pensait donc jamais aux autres ? Elle aurait pu réaliser que Brieuc mettrait le camp sens dessus dessous pour la retrouver…

Le pied de Maël traversa un trou dans la neige. Le mousse pesta contre cette plaine au sol inégal, dont les ornières étaient peu à peu comblées par le blizzard et n’en devenaient que plus dangereuses.

En essayant de sortir son pied, il remarqua une lueur dorée sur sa droite. Elle semblait provenir d’un repli du terrain, une sorte d’énorme congère abritant une famille de pingouins.

Avec un dernier effort, Maël arracha sa jambe gelée et trempée à son ornière et se dirigea vers la lumière.

Une bourrasque voulut l’envoyer à terre mais il résista vaillamment. Contournant la congère, il poussa un soupir de soulagement.

Line se trouvait là, roulée en boule contre le mur de glace. Une espèce de grosse bestiole dorée la protégeait des assauts du blizzard. C’était la douce lumière qui semblait émaner de sa fourrure qui l’avait attiré dans ce recoin, à quelques dizaines de mètres seulement du campement.

La fille du capitaine avait dû perdre ses repères dans la neige ; avec l’obscurité, elle avait fini par ne plus savoir où se diriger pour retrouver la chaleur et la protection de la hutte de glace.

Maël s’agenouilla près d’elle et la secoua avec gentillesse. L’espèce de grosse loutre le contemplait avec une expression étonnée. Elle tenait entre ses pattes avant un morceau de papier. Le mousse eut l’impression qu’il sortait du carnet de monsieur Eldey. Il haussa les épaules et se tourna vers la petite fille endormie.

— Line ?

Elle ouvrit les yeux avec difficulté, le reconnut et se jeta à son cou.

— Maël ! J’ai eu peur ! Cette neige qui n’arrête pas de tomber… Heureusement, la cybèle est venue pour me protéger.

— La cybèle ? fit-il, interloqué.

Il se tourna sur le côté, mais déjà la lueur dorée avait disparu. Avait-il rêvé ?

Line suivit son regard et hocha la tête.

— Elle m’a réchauffée et m’a promis que quelqu’un me trouverait, mais j’avais de plus en plus de mal à la croire.

Maël leva les yeux au ciel. Voilà qu’elle inventait des histoires à dormir debout. Mais peu importait. Il l’avait retrouvée, saine et sauve. Ils allaient pouvoir dîner.

Se relevant d’un bond, il prit sa petite main gelée et l’entraîna à travers la neige vers la hutte de glace. Ces Boréaliens, ils avaient quand même de bonnes idées !

Commentaires  

+1 #2 Daniel Pagés 29-08-2014 16:51
Bravo ! j'adore !
Belle histoire pleine de douceur et de tendresse...
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+1 #1 Gilbert La Porte 22-08-2014 11:51
Elle est "si belle" cette nouvelle... Où va-t-elle chercher tout ça ?
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